LA CHEMINÉE E ET LA CHEMINÉE F
LA CHEMIXÉE E.
DiTEs-moi, s'il vous plaît, comment faites-vous pour ne pas vous ennuyei» avec vos vieilles filles ? du matin jusqu'au soir il n'y a qu'elles à votre foyer ; toujours mêmes visages , mêmes discours : je gage que vous en êtes bien lasse.
La cheminée F.
Je vous avoue que je souhaite souvent de les voir déloger j cependant je risquerois peut-être de ne pas respirer, lorsqu'elles ny seroient plus, une si bonne fumée : elles sont dévotes , par conséquent n'ont pas moins de soin de leur corps que de leur àme : surtout quand certain grand chapeau vient les visiter, elles n épargnent rien ; leur cuisine vaut celle d'un fermier général , et la fumée que j'exhale alors est un vrai parfum.
LA cheminée e.
Vous aimez la fumée , à ce que je voisj chacun a son goût , et le mien est uniquement pour la variété. Les visages nouveaux et les aventures me plaisent ; c'est ma foUe. Je suis, comme vous savez , cheminée de chambre sarnie.
LA CHEMINÉE F
Et comme lelie, il faut bien vous faire a la nouveauté.
Mo ENTRETIENS
LA CHEMINÉE E
J y SUIS si bien faite , que je serois lâchée de voir six mois de suite les mêmes personnes. Aussi cela ne ni"est-il guère arrivé depuis que j existe.
LA CHEMINÉE F
C est que vous nètes pas des anciennes du quartier.
LA CHEMINÉE E
11 s'en faut de beaucoup; mais je suis peut-être des plus instruites.
LA CHEMINÉE F
Racontez-moi donc quelques-unes de vos aventures , je vous en prie par notre voisinage.
LA CHEMINÉE E
Très-volontiers, si cela ne vous ennuie pas. Commençons dès mon existence , dont la date est encore nouvelle. Le premier humain qui s'est chauffé à mon feu étoit un cadet d'une province où les cadets n'ont d" autre patrimoine que leur épée et l'heureuse effronterie de vanter sans cesse leur noblesse. A ce talent , qu'il possédoit au premier degré , mon chevalier de Mondonis en joignoit un autre beaucoup plus lucratif; il jouoit le plus heureusement du monde, et son bonheur étoit la force d'une étude très-assidue : tout le jour , à mon foyer, il s occupoit à chercher des combinaisons avantageuses dans les cartes , et il passoit les nuits à les mettre en pratique.
LA CHEMINÉE F
Ainsi , il ne manquoit pas d argent.
LA CHEMINÉE E
Vous vous trompez, il dissipoit à proportion de son gain; de sorte qu il étoit toujours au même point : il
DES CHEMINÉ tS DE .MADHID. 33 1
hiilloit , c etoit sa manie , ou plutôt celle de sa nation ; mais son fracas ne dura pas long-temps. Sa bonne fortune révolta contre lui toutes les académies de jeu; on lui fit de mauvaises affaires, et je le perdis au bout de quatre mois. 11 étoit joli homme ; je le regrette encore.
LÀ CHEMINÉE F
Par qui fut-il remplacé ?
LA CHEMINÉE E
Par le plus singulier personnage qu'on puisse voir. C'étoit un mari fidèle au-delà du tombeau, inconsolable de la perte de sa chère moitié, insensible à tout autre plaisir qu'à celui des larmes; enfin, un mari unique. Il fit d abord tendre en noir toute la chambre, et fermer ses fenêtres à la lumière du soleil; il ne conserva que la sombre lueur d'une lampe. Dans cette affreuse obscurité, il ne faisoit que sangloter et verser des lawnes : souvent il parloit tout haut, comme un fou, à une boîte qu'il sembloit adorer, sur un tapis noir ; il s'entretenoit avec cette précieuse relique, et lui parloit comme si elle eût répondu à ses discours passionnés.
LA CHEMINÉE F
Il y avoit peut-être un esprit enfermé dans cette boîte.
LA CHEMINÉE E
Un esprit enfermé ! quelle simplicité ! non , elle contenoit le cœur de son épouse : c'étoit là l'objet de ses hommages et de son idolâtrie.
LA CHEMINÉE F
Quel excès de tendresse ! ce que vous me dites me paroît incroyable.
y.\'2 ENTRETIENS
LA CHEMINÉE E
Je ne le croirois pas moi-même, si je ne l'avois vu. J'ai entendu lire, il y a quelque temps, un livre qui rapporte un trait de fidélité ou de folie pareille dans un philosophe anglais; et je n'ose y ajouter foi, malgré ce que je viens de vous dire. Un exemple de cette nature doit être unique.
T.A CUEMINÉE F.
Mais combien de temps ce bon mari demeura-l-il dans sa folie ?
LA CHEMINEE F
Trois grands mois. Il est vrai que ses yeux conmiencoient à lui refuser ses larmes délicieuses, et il ne pouvoit plus retrouver ses premières douleurs. Il ne continuoit presque plus sa pénitence que par honneur. Heureusement pour lui, ses amis le découvrirent, et le tirèrent d affaire. Je crois qu'il leur sut bon gré de lui faire violence. Ils lemmenèxent, et je perdis ainsi ce lugubre personnage.
LA CHEMINÉE F
Vous n'en fûtes pas, je crois, bien fâchée.
LA CHEMINÉE E
Nullement. La chambre, api'èslui, fut donnée à une femme ; j'en fus charmée, parce que je n'avois encore connu que des hommes. Une parure , et quarante ans écrits sur son front , lui donnoient un air de gravité qui me frappa d abord; et sur le portrait quon mavoit fait des dévotes, je crus que c en éloit une.
LA CHEMINÉE F
\ ous vous trompiez peut-être.^
DES CHEMINÉES DE MADRID. V^'à
LA CHEMINÉE E
Je fus bientôt détrompée. C'étoit une femme prudente qui aimoit son plaisir, et chérissoit sa réputation : pour les concilier ensemble , elle venoit du fond de sa province chercher à Madrid un asile contre la médisance : elle fut bientôt suivie de celui en faveur de qui elle faisoit le voyage. Que je fus étonnée à la première visite que lui rendit son amant ! elle vola entre ses bras j sa gravité se changea en ime folle vivacité , et le feu de son visage en effaça sur-le-champ la trace des années.
LA CHEMINÉE F
La plaisante dévote !
LA CHEMINÉE E
Elle aimoit avec tout l'emportement imaginable; aussi ne négligeoit-elle rien pour conserver sa conquête; elle savoit parfaitement qu à son âge il est permis d'orner la nature, et d emplover quelques artifices.
LA CHEMINÉE F
De quels artifices pouvoit-elle se servir?
LA CHE:\riNÉE E.
Je veux dire qu avec du blanc et du rouge, elle se donnoit la couleur qu'elle souhaitoit; que les parfums , les bains, l'ajustement, tout étoit employé : sa toilette duroil ordinairement jusqu à ce que son amant fût venu, et recommençoit dès qu il étoit sorti : elle étudioit sans cesse devant son miroir les différents airs de langueur ou de vivacité qu'elle devolt prendre avec son amant; pour les caresses et les complaisances, elle en possedoit l'art à merveille.
LA CHEMINÉE F
Avec tout cela, il n'étoit pas possible qu'elle ne se fit point aimer.
LA CHEMINÉE E
Elle avoit encore d'autres charmes infiniment plus puissants sur le cœur d'un jeune homme : elle étoit riche, et donnoit largement. Or il faudroit avoir l'âme bien dure pour ne pas aimer une femme généreuse; mais les jours de 1 homme sont comptés. Lorsque ces deux amants étoient au comble de leurs plaisirs, le cavalier tomba malade, et mourut en peu de temps, malgré tous les secours que les plus expérimentés médecins purent apporter.
LA CHEMINÉE F
Son amante en fut extrêmement touchée, sans doute?
LA CHEMINÉE E
Oui : elle pleura, reprit son air composé, et retourna édifier sa province par ses exemples. Ma chambre ne fut pas vide long-temps ; elle fut aussitôt habitée par une autre femme dont la profession étoit de faire des mariages.
LA CHEMINÉE F
Voilà un plaisant métier.
LA CHEMINÉE E
C'est un métier très-commun. Ces sortes de négociations demandent de l'adresse , et la bonne dame n'en manquoit pas : elle faisoit les propositions, facilitoit les entrevues , et souvent menoit à fin l'aventure. Combien de contrats se sont fabriqués sous mon manteau ! Elle avoit le talent de faire passer pour très-riche le