CHAPITRE I
poètes m'ont donné ce joli nom , et ces messieurs me peignent fort avantageusement. Ils disent que j'ai des ailes dorées, un bandeau sur les yeux, un arc à la main, un carquois plein de flèches sur les épaules , et avec cela une beauté ravissante. Vous allez voir tout à l'heure ce qui en est, si vous voulez me mettre en liberté.
Seigneur Asmodée, répliqua Leandro Ferez, il y a long-temps, comme vous savez, que je vous suis entièrement dévoué : le péril que je viens de courir en peut faire foi. Je suis bien aisé de trouver l'occasion de vous servir; mais le vase qui vous recèle est sans doute un vase enchanté : je tenterois vainement de le déboucher, ou de le briser : ainsi je ne sais pas trop bien de quelle manière je pourrai vous délivrer de prison. Je n'ai pas un grand usage de ces sortes de délivrances; et, entre nous, si, tout fin diable que vous êtes, vous ne sauriez vous tirer d'affaire, comment un chétif mortel en pourrat-il venir à bout.»* Les hommes ont ce pouvoir, répondit le démon. La fiole où je suis retenu n'est qu'une simple bouteille de verre, facile à briser. Vous n'avez qu'à la prendre, et qu'à la jeter par terre , j'apparoîtrai tout aussitôt en forme humaine. Sur ce pied-là, dit l'écolier, la chose est plus aisée que je ne pensois. Apprenez-moi donc dans quelle fiole vous êtes; j'en vois un assez grand nombre de pareilles, et je ne puis la démêler. C'est la quatrième du cùté de la fenêtre, répliqua l'esprit. Quoique l'empreinte d un cachet magique soit sur le bouchon, la bouteille ne laissera pas de se casser.
Cela suffit, reprit don Cléophas. Je suis prêt à faire ce que vous souhaitez; il n'y a plus qu'une petite difficulté qui m'airéte : quand je vous aurai rendu le ser-
lO LE DIABLE BOITEUX.
vice dont il s'agit, je crains de payer les pots casses. Il ne vous arrivera aucun malheur , repartit le démon j au contraire, vous serez content de ma reconnoissance. Je vous apprendrai tout ce que vous voudrez savoir; je vous instruirai de tout ce qui se passe dans le monde ; je vous découvrirai les défauts des hommes; je serai votre démon tutélaire; et, plus éclairé que le génie de Socrate, je prétends vous rendre encore plus savant que ce grand philosophe. En un mot , je me donne à vous avec mes bonnes et mauvaises qualités; elles ne vous seront pas moins utiles les unes que les autres.
Voilà de belles promesses, répliqua l'écolier; mais A'ous autres, messieurs les diables, on vous accuse de n'être pas fort religieux à tenir ce que vous nous promettez. Cette accusation n'est pas sans fondement , repartit Asmodée. La plupart de mes confrères ne se font pas un scrupule de vous manquer de parole. Pour moi , outre que je ne puis trop payer le service que j'attends de vous, je suis esclave de mes serments; et je vous jure, par tout ce qui les rend inviolables, que je ne vous tromperai point. Comptez sur l'assurance que je vous en donne ; et, ce qui doit vous être bien agréable, je m'offre à vous venger , dès cette nuit , de dona Thomasa, de cette perfide dame qui avoit caché chez elle quatre scélérats pour vous surprendre et vous forcer à l'épouser.
Le jeune Zambullo fut particulièrement charmé de cette dernière promesse. Pour en avancer l'accomplissement, il se hâta de prendre la fiole où étoit l'esprit; et, sans s'embarrasser davantage de ce qu'il en pourroit arriver , il la laissa tomber rudement. Elle se brisa en