‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 5)Chapitre 31 sur 193 · CHAPITRE I. 1 t · texte numérisé non relu

CHAPITRE I. 1 t

mille pièces, et inonda le plancher d'une liqueur noirâtre, qui s'évapora peu à peu, et se convertit en une tumée, laquelle, venant à se dissiper tout-à-ooup, fit voir à l'écolier surpris une figure d'homme en manteau, de la hauteur d'environ deux pieds et demi , appuyé sur deux béquilles. Ce petit monstre boiteux avoit des jambes de bouc, le visage long, le menton pointu, le teint jaune et noir, le nez fort écrasé; ses yeux, qui paroissoient très-petits, ressembloient à deux charbons allumés; sa bouche excessivement fendue , étoit surmontée de deux crocs de moustache rousse , et bordée de deux lippes sans pareilles.

Ce gracieux Cupidon avoit la tête enveloppée d'une espèce de turban de crépon roUge, relevé d'un bouquet de plumes de coq et de paon. Il portoit au cou un large collet de toile jaune , sur lequel étoient dessinés divers modèles de colliers et de pendants d'oreilles. Il étoit revêtu d'une robe courte de satin blanc , ceinte par le milieu d'une large bande de parchemin vierge, toute marquée de caractères talismaniques. On voyoit peints sur cette lobe plusieurs corps à l'usage des dames, trèsavantageux pour la gorge, des écharpes, des tabliers bigarrés, et des coiffures nouvelles, toutes plus extravagantes les unes que les autres.

Mais tout cela n'étoit rien en comparaison de son manteau, dont le fond étoit aussi de satin blanc. Il y avoit dessus une infinité de figures peintes à l'encre de la Chine, avec une si grande liberté de pinceau, et des expressions si fortes, qu'on jugeoit bien qu'il falloit que le diable s'en fut mêlé. On y remarquoit , d'un côté, une (lame espagnole couverte de sa mante, qui a^'Sbit un

étranger à la promenade; et de l'autre, une dame ftançaise qui étudioit dans un miroir de nouveaux airs de visage pour les essayer sur un jeune abbé qui paroissoit à la portière de sa chambre avec des mouches et du rouge. Ici , des cavaliers italiens chantoient et jouoient de la guitare sous les balcons de leurs maîtresses ; et là, des Allemands déboutonnés, tout en désordre, plus pris de vin et plus barbouillés de tabac que des petits-maîtres français, entouroient une table inondée des débris de leur débauche. On apercevoit dans un endroit un seigneur musulman sortant du bain, et environné de toutes les femmes de son sérail, qui s'empressoient à lui rendre leurs services : on découvroit dans un autre un gentilhomme anglais qui présentoit galamment à sa dame une pipe et de la bière.

On y démêloit aussi des joueurs merveilleusement bien représentés : les uns , animés d'une joie vive , remplissoient leurs chapeaux de pièces d'or et d'argent; et les autres, ne jouant plus que sur leur parole , lançoient au ciel des regards sacrilèges, en mangeant leurs cartes de désespoir. Enfin l'on y voyoit autant de choses curieuses que sur l'admirable bouclier que le dieu Vulcain fit à la prière de Thétis : mais il y avoit cette différence entre les ouvrages de ces deux boiteux , que les figures du bouclier n avoient aucun rapport aux exploits d'Achille, et qu'au contraire celles du manteau étoient autant de vives images de tout ce qui se fait dans le monde par la suggestion d'Asmodée.

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