‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 5)Chapitre 43 sur 193 · CHAPITRE IV. 3l · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV. 3l

tention que le comte avoitpour elle, navoitpu se défendre den avoir pour lui j et il se forma insensiblement dans son cœur une passion qui devint enfin très-violente. Je ne la fortifiois pourtant pas par mes tentations ordinaires, parce que le magicien, qui me tenoit alors prisonnier, m'avoit interdit toutes mes fonctions 5 mais il suffisoit que la nature s'en mêlât. Elle nest pas moins dangereuse que moi ; toute la différence qu'il y a entre nous, c'est qu'elle corrompt peu à peu les cœurs, au lieu que je les séduis brusquement.

Les choses étoient dans cette disposition, lorsque Léonor et son éternelle gouvernante , allant un matin à l'église , rencontrèrent une vieille femme qui tenoit à la main un des plus gros chapelets qu'ait jamais fabriqués Ihypocrisie. Elle les aborda d'un air doux et riant; et adressant la parole à la duègne : Le ciel vous conserve , lui dit-elle, la sainte paix soit avec vous, permettezmoi de vous demander si vous n'êtes pas la dame Marcelle , la chaste veuve du feu seigneur Martin Rosette ? La gouvernante répondit qu'oui. Je vous rencontre donc fort à propos, lui dit la vieille, pour vous avertir que j'ai au logis un vieux parent qui voudi'oit bien vous parler. Il est arrivé de Flandre depuis peu de jours; il a connu particulièrement, mais très-particulièrement votre mari, et il a des choses de la dernière conséquence à vous communiquer. Il auroit été vous les dire chez vous, s'il ne fût pas tombé malade; mais le pauvre homme est à l'extrémité. Je demeure à deux pas d'ici : prenez , s'il vous plaît, la peine de me suivre.

La gouvernante, qui avoit de 1 esprit et de la prudence, craignant de faire quelque fausse démarche.

ne savoit à quoi se résoudre; mais la vieille devina le sujet de son embarras, et lui dit : Ma chère madame Marcelle, vous pouvez vous fier à moi en toute assurance. Je me nomme la Cliichona. Le licencié Marcos de Figuerna, et le bachelier Mira de Mesqua vous répondront de moi comme de leurs grand'mères. Quand je vous propose de venir à ma maison, ce n'est que pour votre bien. Mon parent veut vous restituer certaine somme que votre mari lui a autrefois prêtée. A ce mot de restitution , la dame Marcelle prit son parti. Allons, ma fille, dit-elle à Léonor, allons voir le parent de cette bonne dame; c'est une action charitable que de visiter les malades.

Elles arrivèrent bientôt au logis de la Chichona, qui les fit entrer dans une salle basse, où elles trouvèrent un homme alité, qui avoit une barbe blanche, et qui, s'il n'étoit pas fort malade , paroissoit du moins Têtre. Tenez, cousin, lui dit la vieille en lui présentant la gouvernante , voici cette sage dame Marcelle à qui vous souhaitez de parler, la veuve du feu seigneur Martin Rosette, votre ami. A ces paroles, le vieillard, soulevant un peu la tête, salua la duègne, lui fit signe de s'approcher, et lorsqu'elle fut près de son lit, lui dit d'une voix faible : Ma chère madame Marcelle, je rends grâce au ciel de mravoir laissé vivre jusqu'à ce moment : c'étoit l'unique chose que je désirois ; je craignois de mourir sans avoir la satisfaction de vous voir, et de vous remettre en main propre cent ducats que feu votre époux , mon intime ami , me prêta pour me tirer d'une affaire d'honneur que j'eus autrefois à Bruges. Ne vous a-t-il jamais entretenue de cette aventure ?

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