CHAPITRE IV
Hélas ! non , répondit la dame Marcelle , il ne m'en a point parlé : devant Dieu soit son âme ! il étoit si généreux , qu'il oublioit les services qu'il avoit rendus à ses amis ; et bien loin de ressembler à ces fanfarons qui se vantent du bien qu'ils n'ont point fait, il ne m'a jamais dit qu'il eût obligé personne. Il avoit lame belle assurément , répliqua le vieillard ; j'en dois être plus persuadé qu'un autre ; et , pour vous le prouver , il faut que je vous raconte l'affaire dont je suis heureusement sorti par son secours; mais, comme j'ai des choses à dire qui sont de la dernière importî^nce pour la mémoire du défunt , je serois bien aise de ne les révéler qu'à sa discrète veuve.
Hé bien, dit alors la Chichona, vous n'avez qu'à lui faire ce récit en particulier ,• pendant ce temps-là nous allons passer dans mon cabinet , cette jeune dame et moi. En achevant ces paroles elle laissa la duègne avec le malade, et entraîna Léonor dans tine autre chambre, où, sans chercher de détours, elle lui dit : Belle Léonor, les momens sont trop précieux pour les mal employer. Vous connoissez de vue le comte de Belflor : il y a longtemps qu'il vous aime , et qu'il meurt d'envie de vous le dire ; mais la vigilance et la sévérité de votre gouvernante ne lui ont pas permis jusqu'ici d'avoir ce plaisir. Dans son désespoir, il a eu recours à mon industrie ; je l'ai mise en usage pour lui. Ce vieillard que vous yenez de voir est un jeune^ valet de chambre du comte j et tout ce que j'ai fait n'est qu'une ruse , que nous avons concertée pour tromper votre gouvernante et vous attirer ici.
-Comme elle achevoit ces mots, le comte, qui étoit Lk Diable boiteux. 3
caché derrière une tapisserie , se montra; et courant se jeter aux pieds de Léonor : Madame, lui dit-il , pardonnez ce stratagème à un amant qui ne pouvoit plus vivre sans vous parler. Si cette obligeante personne n eût pas trouvé moyen de me procurer cet avantage , j'allois m' abandonner à mon désespoir. Ces paroles , prononcées d'un air touchant, par un homme qui ne déplaisoit pas, troublèrent Léonor. Elle demeura quelque temps incertaine de la réponse qu'elle y devoit faire; mais enfin, s'étant remise de son trouble , elle regarda fièrement le comte, et lui dit : Vous croyez peut-être avoir beaucoup d'obligation à cette officieuse dame qui vous a si bien servi ; mais apprenez que vous tirerez peu de fruit du service qu'elle vous a rendu.
En parlant ainsi , elle fit quelques pas pour rentrer dans la salle. Le comte l'arrêta : Demeurez , dit-il , adorable Léonor ; daignez un moment m'entendre. Ma passion est si pure , qu'elle ne doit point vous alarmer. Vous avez sujet , je vous lavoue , de vous révolter contre l'artifice dont je me sers pour vous entretenir; mais n'ai-je pas jusqu'à ce jour inutilement essayé de vous parler ? Il y a six mois que je vous suis aux églises , à ïa promenade, aux spectacles. Je cherche en vain partout l'occasion de vous dire que vous m'avez charmé. Votre cruelle , votre impitoyable gouvernante a toujours su tromper mes désirs. Hélas ! au lieu de me faire un crime d'un stratagème que j'ai été forcé d'employer, plaignezmoi , belle Léonor , d'avoir souffert tous les tourments d'une si longue attente , et jugez par vos charmes des peines mortelles qu elle a dû me causer.
Belllor ne manqua pas d'assaisonner ce discours de