‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 5)Chapitre 48 sur 193 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

au logis, elle attacha à un balcon une échelle de soie que le comte lui avoit donnée, et fit entrer par là ce seigneur dans l'appartement de sa maîtresse.

Cependant, cette jeune personne s'abandonnoit à des réflexions qui l'agitoient vivement. Quelque penchant qu'elle eût pour Belflor, et malgré tout ce que pouvoit lui dire sa gouvernante , elle se reprochoit d'avoir eu la facilité de consentir à une visite qui blessoit son devoir : la pureté de ses intentions ne la rassuroit point. Recevoir la nuit, dans sa chambre , un homme qui n'avoit pas l'aveu de son père, et dont elle ignoroit même les véritables sentiments, lui paroissoit une démarche, non seulement criminelle, mais digne encore des mépris de son amant. Cette dernière pensée faisoit sa plus grande peine , et elle en étoit fort occupée , lorsque le comte entra.

11 se jeta d'abord à ses genoux , pour la remercier de la faveur qu'elle lui faisoit. Il parut pénétré d'amour et de reconnoissance, et il l'assura qu'il étoit dans le dessein de l'épouser. Néanmoins comme il ne s'étendoit pas là-dessus autant qu'elle Tauroit souhaité : Comte , lui dit-elle, je veux bien croire que vous n'avez pas d'autres vues que celles-là ; mais , quelques assurances que vous m'en puissiez donner, elles me seront toujours suspectes, jusqu'à ce qu'elles soient autorisées du consentement de mon père. Madame , répondit Belflor, il y a longtemps que je l'aurois demandé , si je n'eusse pas craint de l'obtenir aux dépens de votre repos. Je ne vous reproche point de n'avoir pas encore fait cette démarche , reprit Léonorjj approuve même sur cela votre délicatesse: mais rien ne vous retient plus, et il faut que vous parliez

au plus tôt à don Luis , ou bien résolvez-vous à ne me revoir jamais.

Hé ! pourquoi , répliqua-t-il, ne vous verrois-je plus, belle Léonor? Que vous êtes peu sensible aux douceurs de l'amour ! Si vous saviez aussi bien aimer que moi, vous vous feriez un plaisir de recevoir secrètement mes soins, et d'en dérober, du moins pour quelque temps , la connoissance à votre père. Que ce commerce mystérieux a de cbarmes pour deux cœurs étroitement liés ! Il en pourroit avoir pour vous , dit Léonor ; mais il n'auroit pour moi que des peines. Ce raffinement de tendresse ne convient point à une fille qui a de la vertu. Ne me vantez plus les délices de ce commerce coupable. Si vous m'estimiez , vous ne me l'auriez pas proposé ; et si vos intentions sont telles que vous voulez me le persuader , vous devez , au fond de votre âme , me reprocher de ne m'en être pas offensée. Mais , hélas! ajouta-t-elle, en laissant échapper quelques pleurs, c'est à ma seule foiblesse que je dois imputer cet outrage j je m'en suis rendue digne en faisant ce que je fais pour vous.

Adorable Léonor, s'écria le comte, c est vous qui me faites une mortelle injure! Votre vertu trop scrupuleuse prend de fausses alarmes. Quoi ! parce que j'ai été assez heureux pour vous rendre favorable à mon amour, vous craignez que je ne cesse de vous estimer.*^ Quelle injustice ! Non , madame , je connois tout le prix de vos bontés : elles ne peuvent vous ôter mon estime , et je suis prêt à faire ce que vous exigez de moi. Je parlerai dès demain au seigneur don Luis ; je ferai tout mon possible pour qu'il consente à mon bonheur; mais

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je ne vous le cèle point, j'y vois peu d'apparence. Que dites-vous ! reprit Léonor avec une extrême surpiise. Mon père pourra-t-il ne pas agréer la recherche d'un homme qui tient le rang que vous tenez à la cour ? Eh ! c est ce même rang, repartit Belflor, qui me fait craindre ses refus. Ce discours vous surprend : vous allez cesser de vous étonner.

Il y a quelques jours, poursuivit-il, que le roi me déclara qu'il vouloit me marier. Il ne m'a point nommé la dame qu'il me destine ; il ma seulement fait comprendre que c'est un des premiers partis de la cour, et qu'il a ce mariage fort à cœur. Gomme j'ignorois quels pouvoient être vos sentiments pour moi , car vous savez bien que votre rigueur ne m'a pas permis jusqu'ici de les démêler, je ne lui ai laissé voir aucune répugnance à suivre ses volontés. Après cela, jugez, madame, si don Luis voudra se mettre au hasard de s'attirer la colère du roi, en m'acceptant pour gendre.

Non , sans doute , dit Léonor ; je connois mon père : quelque avantageuse que soit pour lui votre alliance , il aimera mieux y renoncer, que de s'exposer à déplaire au roi. Mais quand mon père ne s'opposeroit point à notre union , nous n'en serions pas plus heureux ; car enfin , comte , comment pourriez-vous me donner une main que le roi veut engager ailleurs ? Madame, répondit Belflor, je vous avouerai de bonne foi que je suis encore dans un assez grand embarras de ce côté-là ; j'espère néanmoins qu'en tenant une conduite délicate avec le roi, je ménagerai si bien son esprit et l'amitié qu'il a pour moi, que je trouverai moyen d'éviter le malheur qui me menace : vous pourriez même, belle Lt'onoi-,

m'aider en cela, si vous me jugiez digne de ni'attacher à vous. Eh! de quelle manière, dit-elle, puis-je contribuer à rompre le mariage que le roi vous a proposé? Ah! madame, répliqua-t-il d'un air passionné, si vous vouliez recevoir ma foi , je saurois bien me conserver à vous , sans que ce prince m'en pût savoir mauvais gré.

Permettez, charmante Léonor, ajouta-t-il en se jetant à ses genoux, permettez que je vous épouse en présence de la dame Marcelle ; c'est un témoin qui répondra de la sainteté de notre engagement. Par là je me déroberai sans peine aux tristes nœuds dont on veut me lier; car, si après cela le roi me presse d'accepter la dame qu'il me destine, je me jeteiai aux pieds de ce monarque, je lui dirai que je vous aimais depuis long-temps, et quç je vous ai secrètement épousée. Quelque envie qu'il puisse avoir de me marier avec une autre, il est trop bon pour vouloir m'arracher à ce que j'adore, et trop juste pour faire cet affront à votre famille.

Que pensez-vous , sage Marcelle , ajouta - t - il en se tournant vers la gouvernante , que pensez - vous de ce projet que Famour vient de m'inspirer? Jen suis charmée , dit la dame Marcelle ; il faut avouer que l'amour est bien ingénieux! Et vous, adorable Léonor, reprit le comte, qu'en dites-vous ? Votre esprit, toujours armé de défiance, refusera-t-il de l'approuver? Non, répondit Léonor, pourvu que vous y fassiez entrer mon père; je ne doute pas qu'il n'y souscrive dès que vous l'en aurez instruit.

Il faut bien se garder de lui faire cette confidence , interrompit en cet endroit l'abominable duègne ; vous ne connoissez pas le seigneur don Luis : il est trop délicat

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