CHAPITRE V. 5q
Marcelle essaya de la consoler , mais ne fit que l'aigrir davantage. Tous vos discours sont superflus, s'écria la fille de don Luis ; je ne veux rien écouter : ne perdez pas le temps à combattre mon désespoir ; vous devriez plutôt 1 irriter , vous qui m'avez plongée dans l'abîme affreux où je suis : c'est vous qui m'avez répondu de la sincérité du comte j sans vous je ne me serois pas livrée à l'inclination que j'avois pour lui, j'en aurois insensiblement triomphé : il n'en auroit jamais, du moins, tiré le moindre avantage. Mais je ne veux pas, poursuivit-elle , vous imputer mon malheur , et je n'en accuse que moi : je ne devois pas suivre vos conseils, en recevant la foi d un homme sans la participation de mon père. Quelque glorieuse que fût pour moi la recherche du comte de Belflor, il falloit le mépriser plutôt que de le ménager aux dépens de mon honneur ; enfin je devois me défier de lui , de vous et ,de moi. Après avoir été assez foible pour me rendre à ses serments perfides, après l'affliction que je cause au malheureux don Luis , et le déshonneur que je fais à ma famille , je me déteste moi-même; loin de craindre la retraite dont on me menace, je voudrois aller cacher ma honte dans le plus horrible séjour.
En parlant de cette sorte , elle ne se contentoit pas de pleurer abondamment, elle déchiroit ses habits, et s'en prenoit à ses beaux cheveux de linjustice de son amant. La duègne , pour se conformer à la douleur de sa maîtresse , n'épargna pas les grimaces ; elle laissa couler quelques pleurs de commande , fit mille imprécations contre les hommes en général , et en particulier contre Belflor. Est-il possible , s écria-t-elle, que le
6o I.E DIABLE BOITEUX.
comte , qui m'a paru plein de droiture et de probité , soit assez scélérat pour nous avoir trompées toutes deux! Je ne puis revenir de ma surprise , ou plutôt je ne puis encore me persuader cela.
En effet, dit Léonor, quand je me le représente à mes genoux, quelle fille ne se seroit pas fiée à son air tendre, à ses serments, dont il prenoit si hardiment le ciel à témoin, à ses transports, qui se renouveloient sans cesse? Ses yeux me montroient encore plus d'amour que sa bouche ne m'en exprimoit ; en un mot, il paroissoit charmé de ma vue : non, il ne me trompoit point ; je ne puis le penser. Mon pèie ne lui aura point parlé peut-être avec assez de ménagement j ils se seront piqués tous deux , et le comte lui aura moins répondu en amant qu'en grand seigneur. Mais je me flatte aussi peut-être! Il faut que je sorte de cette incertitude : je vais écrij:'e à Belflor, lui mander que je l'attends ici cette nuit ; je veux qu il vienne rassurer mon cœur alarmé , ou me confirmer lui-même sa trahison.
La dame Marcelle applaudit à ce dessein ; elle conçut même quelque espérance que le comte, tout ambitieux qu'il étoit, pourroit bien être touché des larmes que Léonor répan droit dans cette entrevue, et se déterminer à l'épouser.
Pendant ce temps-là Belflor, débarrassé du bonhomme don Luis, revoit dans son appartement aux suites que pourroit avoir la réception qu'il venoit de lui faire. Il jugea bien que tous les Cespèdes , irrités de l'injure, songeroient à la venger; mais cela ne l'inquiétoit que foiblement : l'intérêt de son amour l'occupoit bien davantage. Il pensoit que Léonor seroit