CHAPITRE V. 6l
mise dans un couvent, ou du moins qu'elle seroit désormais gardée à vue; que, selon toutes les apparences, il ne la reverroit plus. Cette pensée l'aflligeoit , et il cherchoit dans son esprit quelque moyen de prévenir ce malheur , lorsque son valet de chambre lui apporta une lettre que la dame Marcelle venoit de lui mettre entre les mains ; c'étoit un billet de Léonor, conçu en ces termes :
«■ Je dois demain quitter le monde pour aller m'ense- « "velir dans une retraite. Me voir déshonorée, odieuse « à ma famille et à moi-même , c'est l'état déplorable où « je suis réduite, pour vous avoir écouté. Je vous attends « encore cette nuit. Dans mon désespoir , je cherche de « nouveaux tourments : venez m' avouer que votre cœur « n'a point eu de part aux serments que votre bouche « m'a faits, ou venez les justifier par une conduite qui « peut seule adoucir la rigueur de mon destin. Gomme « il pourroit y avoir quelque péril dans ce rendez vous , « après ce qui s'est passé entre vous et mon père, faites- « vous accompagner par un ami. Quoique vous fassiez « tout le malheur de ma vie, jC sens que je m intéresse « encore à la vôtre.
« Léoxofx. «
Le comte lut deux ou trois fois cette lettre ; et se représentant la fille de don Luis dans la situation où elle se dépeignoit , il en fut ému. Il rentra en lui-même : la raison, la probité, l'honneur, dont sa passion lui avoit fait violer toutes les lois, commencèrent à reprendre sur lui leur empire. 11 sentit tout d'un coup dissiper son aveuglement ; et , conmie un homme sorti d un
violent accès de fièvre rougit des paroles et des actions extravagantes qui lui sont échappées , il eut honte de tous les lâches artifices dont il s'étoit servi pour contenter ses désirs.
Quai-je fait? dit-il, malheureux! quel démon m'a possédé ? J'ai promis d'épouser Léonor ; j'en ai pris le ciel à témoin ; j'ai feint que le roi m'avoit proposé un parti ; mensonge , perfidie , sacrilège , j'ai tout mis en usage pour corrompre l'innocence. Quelle fureur ! Ne valoit-il pas mieux employer mes efforts à détruire mon amour , qu'à le satisfaire par des voies si criminelles ? Cependant vçilà une fille de condition séduite ; je l'abandonne à la colère de ses parents, que je déshonore avec elle, et je la rends misérable pour prix de m' avoir rendu heureux : quelle ingratitude! Ne dois -je pas plutôt réparer l'outrage que je lui fais? Oui, je le dois, et je veux, en lépousant, dégager la parole que je lui ai donnée. Qui pourroit s'opposer à un dessein si juste ? Ses bontés doivent-elles me prévenir contre sa vertu ? Non, je sais combien sa résistance m'a coûté à vaincre. Elle s'est moins rendue à mes transports qu'à la foi jurée.... Mais , d'un autre côté , si je me borne à ce choix , je me fais un tort considérable. Moi, qui puis aspirer aux plus nobles et aux plus riches héritières de l'état , je me contenterai de la fille d'un simple gentilhomme , qui n'a qu'un bien médiocre ! Que penserat-on de moi à la cour ? On dira que j'ai fait un mariage ridicule.
Belflor , ainsi partagé entre famour et l'ambition ne savoit à quoi se résoudre; mais, quoiqu'il fut encore incertain s'il épouseroit Léonor, ou s'il ne l'épou-