CHAPITRE V. a
pas que sa maison ne soit une des plus illustres d'Espagne.
Et vous croyez , répliqua le vieillard en changeant de ton , que j'aurai la complaisance d'approuver votre amour romanesque? Je souffrirai que vous renonciez au plus glorieux établissement que la fortune puisse vous offrir, pour vous conserver fidèle à nn objet dont vous ne savez pas seulement le nom? N'attendez point cela de ma bonté : étouffez plutôt les sentiments que vous avez pour une personne qui est peut-être indigne de vous les avoir inspirés , et ne songez qu'à mériter l'honneur que le comte veut vous faire. Tous ces discours sont inutiles , mon père , repartit l'écolier; je sens que je ne pourrai jamais oublier mon inconnue : rien ne sera capable de me détacher d'elle. Quand on me proposeroit une infante... Arrêtez, s'écria brusquement don Luis , c'est trop insolemment vanter une constance qui excite ma colère : sortez , et ne vous présentez plus devant moi , que vous ne soyez prêt à m'obéir.
Don Pèdre n'osa répliquer à ces paroles , de peur de s'en attirer de plus dures. Il se retira dans une chambre, où il passa le reste de la nuit à faire des réflexions autant tristes qu'agréables. Il pensoit avec douleur qu'il alloit se brouiller avec toute sa famille , en refusant d'épouser la sœur du comte; mais il en étoit tout consolé, lorsqu'il venoit à se représenter que son inconnue lui tiendroit compte d'im si grand sacrifice. Il se flattoit même qu'après une si belle preuve de fidélité , elle ne manqueroit pas de lui découvrir sa condition, qu'il s'iraaginoit égale povir le moins à celle d'Eugénie.
Dans cette espérance, il sortit dès qu'il fut jour, et
alla se promener au Prado , en attendant 1 heure de se rendre au logis de dona Juana ; c'est le nom de la dame chez qui il avoit coutume d'entretenir tous les matins sa maîtresse. Il attendit ce moment avec beaucoup d impatience; et quand il fut venu, il courut au rendez-vous.
Il y trouva l'inconnue, qui s'y étoit rendue de meilleure heure qu'à l'ordinaire ; mais il la trouva qui fondoit en pleurs avec dona Juana , et qui paroissoit agitée d'une vive douleur. Quel spectacle pour un amant! Il s'approcha d'elle tout troublé; et se jetant à ses genoux : Madame , lui dit-il , que dois-je penser de l'état où je vous vois ? Quel malheur m'annoncent ces larmes qui me percent le cœur ? Vous ne vous attendez pas , lui répondit-elle, au coup fatal que j'ai à vous porter. La fortune cruelle va nous séparer pour jamais : nous ne nous verrons plus.
Elle accompagna ces paroles de tant de soupirs, que je ne sais si don Pèdre fut plus touché des choses qu'elle disoit, que de l'affliction dont elle paroissoit saisie en les disant : Juste ciel! s'écria-t-il avec un transport de fureur dont il ne fut pas maître , peux-tu souffrir que l'on détruise une union dont tu connois l'innocence ! Mais, madame, ajouta-t-il , vous avez pris peut-être de fausses alarmes. Est-il certain qu'on vous arrache au plus fidèle amant qui fut jamais? Suis-je en effet le plus malheureux de tous les hommes? Notre infortune n'est que trop assurée , répondit l'inconnue : mon frère , de qui ma main dépend , me marie aujourd'hui ; il vient de me le déclarer lui-même. Eh ! quel est cet heureux époux ? répliqua don Pèdre avec précipitation ; nommez-le-moi, madame, je vais dans mon désespoir... Je