CHAPITRE V
ne sais point encore son nom, interrompit l'inconnue; mon frère n'a pas voulu m'en instruire; il m'a dit seulement qu'il souhaitoit que je visse le cavalier auparavant.
Mais, madame, dit don Pèdre, vous soumettrez-vous sans résistance aux volontés d'un frère ? Vous laisserezvous entraîner à l'autel , sans vous plaindre d'un si cruel sacrifice? ne ferez-vous rien en ma faveur? Hélas! je n'ai pas craint de m' exposer à la colère de mon père pourme conserver à vous : ses menaces n'ont pu ébranler ma fidélité; et, avec quelque rigueur qu'il puisse me traiter, je n'épouserai point la dame qu'on me propose , quoique ce soit un parti très-considérable. Et qui est cette dame ? dit l'inconnue. C'est la sœur du comte de Belflor , répondit l'écolier. Ali ! don Pèdre , répliqua l'inconnue , en faisant paroître une extrême surprise , vous vous méprenez sans doute ; vous n'êtes point sûr de ce que vous dites. Est-ce en effet Eugénie , la sœur de Belflor, que l'on vous a proposée ?
Oui, madame , repartit don Pèdre, le comte lui-même m'a offert sa main. Hé quoi ! s'écria-t-elle , il seroit possible que vous fussiez ce cavalier à qui mon frère me destine ? Qu'entends-je ! s'écria l'écolier à son tour , la sœur du comte de Belflor sei'oit mon inconnue ! Oui , don Pèdre , repartit Eugénie. Mais peu s'en faut que je ne croie plus fêtre en ce moment , tant j'ai de peine à me persuader du bonheur dont vous m'assurez.
A ces mots, don Pèdre lui embrassa les genoux; ensuite il lui prit une de ses mains , qu'il baisa avec tous les transports que peut sentir un amant qui passe subitement d'une extrême douleur à un excès de joie.
•jG LE DIABLE BOITEUX.
Pendant qu'il s abandonnoit aux niouvements do suu amour , Eugénie , de son côté , lui faisoit mille caresses , qu'elle accompagnoit de mille paroles tendres et flatteuses. Que mon frère, disoit-elle, m'eût épargné do peines , s'il m'eût nommé l'époux qu il me destine ! Que j'avois déjà conçu d'aversion pour cet époux ! Ah ! mon cher don Pèdre , que je vous ai haï ! Belle Eugénie , répondoit-il , que cette haine a de charmes pour moi ! Je veux la mériter en vous adorant toute ma vie.
Après que ces deux amants se furent donné toutes les marques les plus touchantes d'une tendresse mu- J tuelle , Eugénie voulut savoir comment l'écolier avoit pu gagner 1 amitié de son frère. Don Pèdre ne lui cacha point les amours du comte et de sa sœur , et lui raconta tout ce qui s'étoit passé la nuit dernière. Ce fut pour elle un surcroît de plaisir d'apprendre que son frère devoit épouser la sœur de son amant. Dona Juana prenoit trop de part au sort de son amie pour n'être pas sensible à cet heureux événement; elle lui en témoigna sa joie , aussi bien qu'à don Pèdre , qui se sépara enfin d'Eugénie, après être convenu avec elle qu'ils ne feroient pas semblant tous deux de se connoître quand ils se verroient devant le comte.
Don Pèdre s'en retourna chez son père , qui , le trouvant disposé à lui obéir , en fut d'autant plus réjoui , qu'il attribua son obéissance à la manière ferme dont il lui avoit parlé la nuit. Ils attendoient des nouvelles de Belflor , lorsqu ils reçurent un billet de sa part. Il leur mandoit qu'il venoit d'obtenir l'agrément du roi pour son mariage et pour celui de sa sœur , avec une charge considérable pour don Pèdre ; que dès le lende-
chapitue V.
main ces deux mariages se pourroient faire, parce que les ordres qu'il avoit donnés pour cela s'exécutoient avec tant de diligence, que les préparatifs étoient déjà fort avancés. Il vint faprès-dînée confirmer ce qu'il leur avoit écrit, et leur présenter Eugénie.
Don Luis fit à cette dame toutes les caresses imaginables , et Léonor ne se lassoit point de l'embrasser. Pour don Pèdre, de quelques mouvements d'amour et de joie qu'il fût agité, il se contraignit assez pour ne pas donner au comte le moindre soupçon de leur intelligence.
Comme Belflor s'attachoit particulièrement à observer sa sœur, il crut remarquer, malgré la contrainte qu'elle s'imposoit, que don Pèdre ne lui déplaisoit pas. Pour en être plus assuré, il la prit un moment en particulier, et lui fit avouer qu'elle trouvoit le cavalier fort à son gré. Il lui apprit ensuite son nom et sa naissance; ce qu'il n'avoit pas voulu lui diie auparavant, de peur que l'inégalité des conditions ne la prévînt contre lui; ce quelle feignit d'entendre comme si elle l'eût ignoré.
Enfin, après beaucoup de compliments de part et d'autre, il fut résolu que les noces se feroient chez don Luis. Elles ont été faites ce soir, et ne sont point encore achevées ; voilà pourquoi l'on se réjouit dans cette maison. Tout le monde s'y livre à la joie. La seule dame Marcelle n'a point de part à ces réjouissances : elle pleure en ce moment, tandis que les autres rient; car le comte de Belflor, après son mariage, a tout avoué à don Luis, qui a fait renfermer cette duègne en monasterio de las arrepentidas ^ où les mille pistoles qu'elle
y8 LE DIA.BLE BOITEUX.
a reçues poui- séduire Léonor serviront à lui en faire faire pénitence le reste de ses jours.