‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravures (volume 5)Chapitre 64 sur 193 · CHAPITRE Vr. jy · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vr. jy

le boiteux en baissant la voix , comme s'il eût craint d'être entendu : apprenez que ce carrosse recèle un des plus graves personnages de la monarchie. C'est un président qui va s'égayer chez une vieille Asturienne dévouée à ses plaisirs. Pour n'être pas reconnu, il a pris la précaution que prenoit Caligula , qui mettoit en pareille occasion une perruque pour se déguiser.

Revenons au tableau que je voulois offrir à vos regards quand vous m'avez interrompu. Regardez , tout au haut de Ihôtel du marquis, un homme qui travaille dans un cabinet rempli de livres et de manuscrits. C'est peut-être , dit Zambullo , l'intendant qui s'occupe à chercher les moyens de payer les dettes de son maître. Bon , répondit le Diable, cest bien à cela vraiment que s'amusent les intendants de ces sortes de maisons ! Ils songent plutôt à profiter du dérangement des affaires qu'à y mettre ordre. Ce n'est donc pas un intendant que vous voyez, c'est un auteur : le marquis le loge dans son hôtel , pour se donner un air de protecteur des gens de lettres. Cet auteur , répliqua don Cleophas , est apparemment un grand sujet. Vous en allez juger, repartit le démon. Il est entouré de mille volumes , et il en compose un où il ne met rien du sien. Il pille dans ces livres et ces manuscrits; et quoiqu'il ne fasse qu'arranger et lier ses larcins , il a plus de vanité qu'un véritable auteur.

\ous ne savez pas, continua l'esprit, qui demeure à trois portes au-dessous de cet hôtel ? c'est la Chichona , cette même femme dont j'ai fait une si honnête mention dans l'histoire du comte de Belflor. Ah ! que je suis ravi de la voir , dit Leandro. Cette bonne personne , si utile

8o LE DIABLE BOITEUX.

à la jeunesse, est sans doute une de ces deux vieilles que j'aperçois dans une salle basse. L'une a les deux coudes appuyés sur une table, et regarde attentivement l'autre, qui compte de l'argent. Laquelle des deux est la Cliichona? C'est , dit le démon , celle qui ne compte point. L'autre, nommée la Pebrada, est une honorable dame de la même profession : elles sont associées , et elles partagent en ce moment les fruits d'une aventure qu'elles viennent de mettre à fin. /

La Pebrada est la plus achalandée : elle a la pratique de plusieurs veuves riches à qui elle porte tous les jours sa liste à lire. Qu'appelez - vous sa liste ? interrompit l'écolier. Ce sont , repartit Asmodée , les noms de tous les étrangers bien faits qui viennent à Madrid , et surtout des Français. D'abord que cette négociatrice apprend qu'il en est arrivé de nouveaux , elle court à leurs auberges s'informer adroitement de quel pays ils sont , de leur naissance, de leur taille, de leur air et de leur âge ; puis elle en fait son rapport à ces veuves , qui font leurs réflexions là-dessus ; et si le cœur en dit auxdites veuves , elle les al30uche avec lesdits étrangers.

Cela est fort commode et juste en quelque façon , répliqua Zambullo en souriant ; car enfin , sans ces bonnes dames et leurs agentes , les jeunes étrangers qui n'ont point ici de connoissances perdroient un temps infini à en faire. Mais dites-moi s il y a de ces veuves et de ces maquignonnes dans les autres pays.** Bon , s'il y en a, répondit le boiteux, en pouvez-vous douter ? je remplirois bien mal mes fonctions , si je négligeois d'en pourvoir les grandes villes.

Donnez votre attention au voisin de la Chichona, à

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