CHAPITRE VII. Io
cliange, et toucha mille ëcus d'or qu'on lui envoyoit (I Andalousie, pour sa part de la succession d'un de ses oncles , mort à Séville. Il compta cette somme, et la mit dans un coffre en présence de Domingo , qui fut fort attentif à cette action , et si violemment tenté de s'approprier ces beaux écus d'or, qu'il résolut de les emporter en Portugal. Il fit confidence de sa tentation à Floretta , et lui proposa même d'être du voyage. Quoique la proposition méritât bien d'être pesée, la soubrette, aussi friponne que le page, l'accepta sans balancer. Enfin une nuit, tandis que l'écuyer, enfermé dans un cabinet, s'occupoit à composer une lettre emphatique pour sa maîtresse , Domingo trouva moyen d'ouvrir le coffre où étoient les écus d'or : il les prit , gagna promptement la rue avec sa proie ; et s'étant rendu sous le balcon de Luziana , il se mit à contrefaire un chat qui miaule. La suivante , à ce signal dont ils étoient convenus tous deux , ne le fit pas long-temps attendre \ et , prête à le suivre partout , elle sortit avec lui de Madrid.
Ils comptoient bien qu'ils auroient le temps d'arriver en Portugal avant qu'on pût les atteindre, si on les poursuivoit ; mais , par malheur pour eux , don Côme , dès la nuit même s'étant aperçu du larcin et de la fuite de son confident, eut aussitôt recours à la justice, qui dispersa de toutes parts ses limiers pour découvrir le voleur. On l'attrapa près de Zebreros avec sa nymphe. On les ramena l'^n et l'autre; la soubrette a été renfermée aux repenties , et Domingo dans cette prison.
Apparemment, dit don Cleophas, que l'écuyer n'a pas perdu ses écus dor; ils lui auront sans doute été
Io6 LE DIABLE BOITEUX.
rendus. Oh que non, répondit le Diable : ce sont des pièces qui prouvent le vol ; la justice ne s'en dessaisira point ; et don Corne , dont l'histoire s'est répandue dans la ville, demeure volé, et raillé de tout le monde.
Domingo et cet autre prisonnier qui joue avec lui , continua le boiteux, ont pour voisin un jeune Castillan qui a été arrêté pour avoir, en présence de bons témoins, donné un soufflet à son père. O ciel! s'écria Leandro , que m'apprenez -vous ? Quelque mauvais que soit un fils, peut-il lever la main sur son père ? Oh que oui, dit le démon ; cela n'est pas sans exemple, et je veux vous en citer un assez remarquable. Sous le règne de don Pèdre l", surnommé le Juste et le Cruel, huitième roi de Portugal, un garçon de vingt ans fut mis entre les mains de la justice pour le même fait. Don Pèdre, surpris comme vous de la nouveauté du cas, voulut interroger la mère du coupable, et il s'y prit si adroitement , qu'il lui fit avouer qu'elle avoit eu cet enfant d'une discrète révérence. Si les juges du Castillan interrogeoient aussi sa mère avec la même adresse, ils pourroient en arracher un pareil aveu.
Descendons de l'œil dans un grand cachot au-dessous de ces trois prisonniers que je viens de vous montrer, et considérons ce qui s'y passe. Y voyez-vous ces trois malheureux ? Ce sont des voleurs de ^rand chemin : les voilà qui vont se sauver ; on leur a fait tenir une lime sourde dans un pain , et ils ont déjà limé un gros barreau d'une fenêtre , par où ils peuvent se couler dans une cour qui les conduira dans la rue. Il y a plus de dix mois qu'ils sont en prison , et il y en a plus de huit qu'ils devroient avoir reçu la récompense publique qui