CHAPITRE VII
m'a bien recommandé de vous dire que dès demain, tout au plus tard, il étoit nécessaire que vous donnassiez une sérénade à sa maîtresse, pour achever de la rendre folle de votre seigneurie. Je le veux bien, dit l'écuyer. Tu peux assurer ta cousine que je suivrai son conseil , et que demain , sans faute , elle entendra dans sa rue, au milieu de la nuit, un des plus galants concerts qu'on ait jamais entendus à Madrid. En effet il alla trouver un habile nmsicien ; et après lui avoir conmiuniqué son projet , il le chargea du soin de l'exécution.
Tandis qu'il étoit occupé de sa sérénade, Floretta, que le page avoit prévenue, voyant sa maîtresse en bonne humeur, lui dit : Madame, je vous apprête un agréable divertissement. Luziana lui demanda ce que c'étoit. Oh ! vraiment, reprit la soubrette en riant comme une folle, il y a bien des affaires. Un origmal, nommé don Côme , gouverneur des p^ges du comte d'Onate , s'est avisé de vous choisir pour la dame souveraine de ses pensées ; et doit , demain au soir, afin que vous n'en ignoriez , vous ré<j;aler d'un admirable concert de voix et d'instruments. Dona Luziana, qui naturellement étoit fort gaie, et qui d'ailleurs croyoit les galanteries de fécuyer sans conséquence pour elle , bien loin de prendre son sérieux , se fit par avance un plaisir d'entendre sa sérénade. Ainsi cette dame, sans le savoir, aidoit à confirmer don Côme dans une erreur dont elle se seroit fort offensée , si elle l'eût connue.
Enfin, la nuit du jour suivant, il parut devant le balcon de dona Luziana deux carrosses , d Où sortirent le galant écuyer et son confident , accompagnés de six
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hommes, tant chanteurs que joueurs d'instruments, qui commencèrent leur concert. Il dura fort long- temps. Ils jouèrent un grand nombre d'airs nouveaux , et chantèrent plusieurs couplets de chansons, qui rouloient tous sur le pouvoir que 1 amour a d'unir des amants d'une inégale condition ; et à chaque couplet dont la fille du mestre de camp se faisoit l'application , elle rioit de tout son cœur.
Lorsque la sérénade fut finie , don Gôme renvoya les musiciens chez eux dans les mêmes carrosses qui les avoient amenés, et demeura dans la rue avec Domingo, jusqu'à ce que les curieux que la musique avoit attirés se furent retirés. Après quoi il s'approcha du balcon , d'où bientôt la suivante, avec la permission de sa maîtresse, lui dit par une petite fenêtre de la jalousie : Estce vous, seigneur don Cùme? Qui me fait cette question? répondit-il d'une voix doucereuse. C'est , répliqua la soubrette, dona Luziana qui souhîffie de savoir si le concert que nous venons d'entendre est un effet de votre galanterie.'' Ce n'est, repartit l'écuyer, qu'un échantillon des fêtes que mon amour prépare à cette mei-veille de nos jours, si elle veut bien les recevoir d'un amant sacrifié sur l'autel de sa beauté.
A cette expression figurée, la dame n'eut pas peu d'envie de rire : elle se retint toutefois ,• et se mettant à la petite fenêtre , elle dit à l'écuyer le plus sérieusement qu'il lui fut possible : Seigneur don Côme, il paroît bien que vous n'êtes pas un galant novice j c'est de vous que les cavaliers amoureux doivent apprendre à servir leurs maîtresses. Je suis très-contente de votre sérénade , et je vous en tiendrai compte : mais , ajouta-
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t-elle, retirez-vous, on peut nous écouter, une autre fois nous aurons un plus long entretien. En achevant ces mots , elle ferma la fenêtre , laissant l'écuyer dans la rue , fort satisfait de la faveur qu'elle venoit de lui faire, et le page bien étonné de la voir jouer un rôle dans cette comédie.
Cette petite fête, en y comprenant les carrosses et la prodigieuse quantité de vin bu par les musiciens , coûta cent ducats à don Côme ; et deux jours après , son confident l'engagea dans une nouvelle dépense : voici de quelle manière. Ayant appris que Floretta devoit, la nuit de la Saint- Jean , nuit si célébrée dans cette ville , aller avec d'autres filles de son espèce à la Jlesta del sotillo ', il entreprit de leur donner un déjeûner magnifique aux dépens de l'écuyer.
Seigneur don Côme, lui dit-il la veille de la Saint- Jean , vous savez quelle fête c'est demain. Je vous avertis que dona Luziana se propose d'être à la pointe du jour sur les bords du Mançanarez pour voir le sotillo ; je crois qu'il n'est pas besoin d'en dire davantage au coryphée des cavaliers galants ; vous n'êtes pas homme a négliger une si belle occasion 5 je suis persuadé que votre dame et sa compagnie seront demain bien régalées. C'est de quoi je puis te répondre , lui dit son gouverneur ; je te rends grâces de l'avis : tu verras si je sais prendre la balle au bond. Effectivement, le lendemain de grand matin, quatre valets de l'hôtel , conduits par Domingo, et chargés de toutes sortes de viandes froides accommodées de différentes façons , avec une
' Sorte de danse pai ticulière aux Espagnols.
infinité de petits pains et de bouteilles de vins délicieux , ari'ivèrent sur le rivage de Mancanarez , où Floretta et ses compagnes dansoient comme des nymphes au lever de l'aurore.
Elles n'eurent pas peu de joie quand le page vint interrompre leurs danses légères , pour leur offrir un solide déjeuner de la part du seigneur don Côme. Elles s assirent aussitôt surlherbe, et commencèrent à faire honneur au festin, en riant, sans modération, de la dupe qui le donnoit; car la charitable cousine de Domingo n'avoit pas manqué de les mettre au fait.
Comme elles étoient toutes en train de se réjouir, on vit paroître Vécuyer monté sur unehaquenée des écuries du comte, et richementvêtu.Ilvint joindre son confident et saluer la compagnie , qui , s'étant levée pour le recevoir plus poliment , le remercia de sa générosité. Il cherchoit des yeux parmi les filles dona Luziana , pour lui adresser la parole , et lui débiter un beau compliment qu'il avoit composé en chemin; mais Floretta le tirant à paît , lui dit qu'une indisposition avoit empêché sa maîtresse de se trouver à la fête. Don Côme se montra très-sensible à cette nouvelle, et demanda quel mal avoit sa chère Luziana. Elle est fort enrhumée, répondit la soubrette, et cela pour avoir passé sans voile , sur son balcon , presque toute la nuit de votre sérénade à me parler de vous. L'écuyer , consolé d'un accident qui venoit d'une si belle cause, pria la suivante de lui continuer ses bons offices auprès, de sa maîtresse, et regagna son hôtel, en s'applaudissant de plus en plus de sa bonne fortune.
Dans ce temps-là don Côme reçut une lettre de