CHAPITRE VIII. I I
nez dans quelques jours; je suis en termes d'accommodement avec un des principaux personnages de la douane.
Il n'est pas besoin, dit Leandro , que je vous demande ce qu'a fait certain cavalier qui se présente à ma vue; il faut qu'il ait passé la journée entière à écrire des lettres. Quelle quantité j'en vois sur sa table ! Ce qu'il y a de plaisant, répondit le démon, c'est que toutes ces lettres ne contiennent que la même chose. Ce cavalier écrit à tous ses amis absents ; il leur mande une aventure qui lui est arrivée cet après - midi. Il aime une veuve de trente ans , belle et prude ; il lui rend des soins qu'elle ne dédaigne pas : il propose de l'épouser ; elle accepte la proposition. Pendant qu'on fait les préparatifs des noces , il a la liberté de l'aller voir chez elle : il y a été cette après-dînée; et, comme par hasard il ne s'est trouvé personne pour l'annoncer , il est entré dans l'appartement de la dame , qu'il a surprise dans un galant déshabillé , ou , pour mieux dire , presque nue , sur un lit de repos. Elle dormoit d'un profond sommeil. Il s'approche doucement d'elle pour profiter de l'occasion ; il ha dérobe un baiser ; elle se réveille , et s'écrie en soupirant tendrement : « Encore ! ah ! je t'en prie , Ambroise, laisse-moi en repos. » Le cavalier, en galant homme, a pris son parti sur-le-champ : il a renoncé à la veuve; il est sorti de l'appartement; il a rencontré Ambroise à la porte : Ambroise , lui a-t-il dit , n'entrez pas ; votre maîtresse vous prie de la laisser en repos.
A deux maisons au delà de ce cavalier je découvre dans un petit corps-de-logis un original de mari qui
s'endort tranquillement aux reproches que sa femme lui fait d'avoir passé la journée entière hors de chez lui. Elle seroit encore plus irritée si elle savoit à quoi il s'est amusé. Il aura sans doute été occupé de quelque avanture galante? dit Zambullo. A'^ous y êtes, reprit Asmodée ; je vais vous la détailler.
L'homme dont il s'agit est un bourgeois nommé Patrice ; c'est un de ces maris libertins qui vivent sans souci , comme s'ils n'avoient ni femme ni enfants : il a pourtant une jeune épouse aimable et vertueuse, deux filles et un fils , tous ti'ois encore dans leur enfance. Il est sorti ce matin de sa maison , sans s'informer s'il y avoit du pain pour sa famille , qui en manque quelquefois. Il a passé par la grande place , où les apprêts du combat des taureaux qui s'est fait aujourd'hui l'ont arrêté : les échafauds étoient déjà dressés tout autour , et déjà les personnes les plus curieuses commencoient à s'y placer.
Pendant qu'il les considéroit les uns et les autres, il aperçoit une dame bien faite et proprement vêtue qui laissoit voir , en descendant d'un échafaud , une belle jambe bien tournée , couverte d'un bas de soie couleur de rose , avec une jarretière d'argent : il n'en a pas fallu davantage pour mettre notre foible bourgeois hors de lui-même. Il s'est avancé vers la dame qu'accompagnoit une autre qui faisoit assez connoître, par son air, qu'elles étoient toutes deux des aventurières : Mesdames , leur a-t-il dit , si je puis vous être bon à quelque chose, vous n'avez qu'à parler, vous me trouverez disposé à vous servir. Seigneur cavalier , a répondu la nymphe aux bas couleur de rose , votre offre n'est pas à rejeter : nous