CHAPITRE IX. I2L
Le fou qui suit est un pupille : son tuteur l'a fait passer pour insensé , dans le dessein de s'emparer pour toujours de son bien : le pauvre garçon a véritablement peidu l'esprit , de rage d être enfermé. Après le mineur est un maître d'école qui eu est venu là pour s'être obstiné à vouloir trouver \e pauVo post Jutiimm du verbe grec ; et le quatrième , un marchand dont la raison n'a pu soutenir la nouvelle d'un naufrage , après avoir eu la force de résister à deux banqueroutes qu'il a faites.
Le personnage qui gît dans la loge suivante est le vieux capitaine Zanubio , cavalier napolitain qui s'est venu établir à Madrid. La jalousie l'a mis dans l'état où vous le voyez : apprenez son histoire.
Il avoit une jeune femme nommée Aurore , qu'il gardoit à vue ; sa maison étoit inaccessible aux hommes. Aurore ne sortoit jamais que pour aller à la messe, et encore étoit -elle toujours accompagnée de son vieux Tithon, qui la menoit quelquefois prendre l'air à une terre qu'il a auprès d'Alcantara. Cependant un cavalier appelé don Garcie Pacheco, l'ayant vue par hasard à l'église , avoit conçu pour elle un amour violent : c'étoit un jeune homme entreprenant , et digne de l'attention d'une jolie femme mal mariée.
La difficulté de s'introduire chez Zanubio n'en ôta pas l'espérance à don Garcie. Comme il n'avoit pas encore de barbe, et qu'il étoit assez beau garçon , il se déguisa en fille , prit une bourse de cent pistoles , et se rendit à la terre du capitaine, où il avoit su que ce mari devoit aller incessamment avec sa femme. Il s'adressa à la jardinière, et lui dit d'un ton d héroïne de chevalerie,
poursuivie par un géant : Ma bonne , je viens me jeter dans vos bras ; je vous prie d'avoir pitié de moi. Je suis une fille de Tolède ; j'ai de la naissance et du bien ; mes parents me veulent marier à un homme que je hais. Je me suis dérobée la nuit à leur tyrannie ; j'ai besoin d'un asile : on ne viendra point me chercher ici 5 permettez que j y demeure jusqu'à ce que ma famille ait pris de plus doux sentiments pour moi. Voilà ma bourse, ajoutat-il en la lui donnant, recevez-la: c'est tout ce que je puis vous offrir présentement ; mais j'espère que je serai quelque jour plus en état de reconnoître le service que vous m'aurez rendu.
La jardinière , touchée de la fin de ce discours , répondit : Ma fdle , je veux vous servir ; je connois de jeunes personnes qui ont été sacrifiées à de vieux hommes , et je sais bien qu'elles ne sont pas fort contentes : j'entre dans leurs peines ; vous ne pouviez mieux vous adresser qu'à moi : je vous mettrai dans une petite chambre particulière où vous serez sûrement.
Don Garcie passa quelques jours dans cette terre, fort impatient d'y voir arriver Aurore. Elle y vint enfin avec son jaloux, qui visita d'abord, selon sa coutume, tous les appartements, les cabinets , les caves et les greniers, pour voir s'il n'y trouveroit point quelque ennemi de son honneur. La jardinière, qui le connoissoit, le prévint, et lui conta de quelle manière une jeune fille lui étoit venue demander une retraite.
Zanubio , quoique très-défiant , n'eut pas le moindre soupçon de la supercherie ; il fut seulement curieux de voir linconnue, qui le pria de la dispenser de lui dire son nom , disant qu'elle devoit ce ménagement à sa