CHAPITRE IX
drement, reconnoissez Lizana : rappelez votre esprit égaré ; apprenez que nos malheurs sont finis : le ciel ne veut pas que deux cœurs qu'il a joints soient séparés; et le père inhumain qui nous a si maltraités ne peut plus nous être .contraire.
La réponse que fit à ces paroles la fille du roi Galafron , fut encore un discoui'S adressé aux vaillants défenseurs d'Albraque, qui pour le coup n'en rirent point. Le commandant même , quoique très-peu pitoyable de son naturel , sentit qvielques mouvements de compassion , et dit à don Rimen , qu'il voyoit accablé de douleur : Seigneur cavalier , ne désespérez point de la guérison de votre dame ; vous avez à Siguença des docteurs en médecine qui pourront en venir à bout par leurs remèdes : mais ne nous arrêtons pas ici plus longtemps. Vous, seigneur Hubert du Lion, ajouta-t-il en parlant à Julio; vous qui savez où sont les écuries de ce château, menez-y avec vous Antifort et les deux fils du marquis Olivier : choisissez les meilleurs coursiers , et les mettez au char de la princesse ; je vais pendant ce temps-là dresser mon procès-verbal.
En disant cela , il tira de ses poches une écritoire et du papier; et, après avoir écrit tout ce qu'il voulut, il présenta la main à Angélique pour l'aider à descendre dans la cour , où , par les soins des paladins, il se trouva un carrosse à quatre mules prêt à partir : il monta dedans avec la dame et don Kimen, et il y fit entrer aussi la duègne, dont il jugea que le corrégidor seroit bien aise d'avoir la déposition. Ce n'est pas tout : par ordre du chef de la brigade, on chargea de chaînes Julio, et on le mit dans un autre carrosse, auprès du corps
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de don Guillem. Les archers remontèrent ensuite sur leurs chevaux; après quoi ils prirent tous ensemble la route de Siguença.
La fille de Stephani dit en chemin mille extravagances, qui furent autant de coups de poignard povu' son amant. Il ne pouvoit sans colère envisager la duègne. C'est vous , cruelle vieille , lui disoit-il , c'est vous qui , par vos persécutions, avez poussé à bout Emerenciana et troublé son esprit. La gouvernante se justifioit d'un air hypocrite, et donnoit tout le tort au défunt. C'est au seul don Guillem, répondoit-elle, qu'il faut imputer ce malheur : ce père trop rigoureux venoit chaque jour effrayer sa fille par des menaces qui l'ont fait enfin devenir folle.
En arrivant à Siguença, le commandant alla rendre compte de sa commission au corrégidor, qui sur-lechamp interrogea Julio et la duègne, et les envoya dans les prisons de cette ville , où ils sont encore. Ce juge reçut aussi la déposition de Lizana , qui prit ensuite congé de lui pour se retirer chez son père , où il fît succéder la joie à la tristesse et à l'inquiétude. Pour dona Emerenciana , le corrégidor eut soin de la faire conduire à Madrid , où elle avoit un oncle du côté maternel. Ce bon parent, qui ne demandait pas mieux que d'avoir l'administration du bien de sa nièce , fut nommé son tuteur. Comme il ne pouvoit honnêtement se dispenser de paroître avoir envie qu'elle guérît , il eut recours aux plus fameux médecins : mais il n'eut pas sujet de s'en repentir; car, après y avoir perdu leur latin, ils déclarèrent le mal incurable. Sur cette décision, le tuteur n'a pas manqué de faire enfermer ici la