‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 10 sur 241 · LIVRE I, OHAP. II · texte numérisé non relu

LIVRE I, OHAP. II

comme il acbevoit cîe manger la première. Il y procédoit pourtant d'une vitesse toujours égale, et trouvoit moyen, sans perdre un coup de dent , de me donner louanges sur louanges ; ce qui me rendoit fort content de ma petite personne. Il buvoit aussi fort souvent : tantôt c'étoit à ma santé, et tantôt à celle de mon père et de ma mère, dont il ne pouvoit assez vanter le bonheur d'avoir lïn fils tel que moi. En même temps il versoit du vin dans mon verre, et m'excitoit à lui faire raison. Je ne répondois point mal aux santés qu'il me portoit; ce qui, avec ses flatteries, me mit insensiblement de si belle humeur, que, voyant notre seconde omelette à «oitié mangée, je demandai à 1 hôte s'il n'avoit pas de poisson à nous donner. Le seigneur Corcuelo , qui, selon toutes les apparences, s'entendoit avec le parasite, me répondit : Jai une truite excellente • mais elle coi*itera cher à ceux qui la mangeront : c'est un morceau trop friand pour vous. Qu appelez-vous trop friand ? dit alors mon flatteur d'un ton de voix élevée : vous n'y pensez pas , mon ami : apprenez que vous n'avez rien de trop bon pour le seigneur Gil Blas de Santillane, qui mérite d'être traité comme un prince.

Je fus bien aise qu'il eut relevé les dernières paroles de l'hôte, et il ne fit en cela que me prévenir. Je m'en sentois offensé , et je dis fièrement à Corcuelo : Apportez-nous votre truite, et ne vous embarrassez pas du reste. L'hôte, qui ne demandoit pas mieux, se mit à l'apprêter, et ne tarda guère à nous la servir. A la vue de ce nouveau plat, je vis briller une grande joie dans les yeux du parasite , qui fit paroître une nouvelle complaisance, o est -à -dire qu'il donna sur le poisson comme il avoit

l6 GIL BLAS.

donné sur les œufs. Il fut pourtant obligé de se rendre, de peur d'accident ; car il en avoit jusqu'à la gorge. Enfin , après avoir bu et mangé tout son saoul, il voulut finir la comédie. Seigneur Gil Blas, me dit-il en se levant de table, je suis trop content de la bonne cbère que vous m'avez faite , pour vous quitter sans vous donner un avis important dont vous me paroissez avoir besoin. Soyez désormais en garde contre les louanges. Défiez -vous des gens que vous ne connoîtrez point. Vous en pourrez rencontrer d'autres qui voudront, comme moi , se divertir de votre crédulité , et peut-être pousser lesurlioses encore plus loin ; n'en soyez point la dupe , et ne vous croyez point , sur leur parole , la huitième merveille du monde. En achevant ces mots, il me rit au nez, et s'en alla.

Je fus aussi sensible à cette baie, que je l'ai été dans la suite aux plus grandes disgrâces qui me sont arrivées. Je ne pouvois me consoler de m'être laissé tromper si grossièrement , ou , pour mieux dire , de sentir mon orgueil humilié. Eh quoi ! dis-je y le traître s'est donc joué de moi ? Il n'a tantôt abordé mon hôte que pour lui tirer les vers du nez , ou plutôt ils étoient d'intelligence tous deux. Ah ! pauvre Gil Blas , meurs de honte d'avoir donné à ces fripons un juste sujet de te tourner en ridicule. Ils vont composer de tout ceci une belle histoire qui pourra bien aller jusqu'à Oviédo, et qui t'y fera beaucoup d'honneur. Tes parents se repentiront sans doute d'avoir tant harangué un sot : loin de m'exhorte? à ne tromper personne , ils dévoient me recommander de ne me pas laisser duper. Agité de ces pensées mortifiantes , enflammé de dépit , je m' enfer-

i.ïvr.E î, ciivi». !!i. ly

mai dans ma chambre ot me mis au iit ; mais je ne pus dormir; et je navois pas encore fermé l'œil , lorsque le muletier me vint avertir qu'il n'atteadoit plus que moi pour partir. Je me levai aussitôt; et pendant que je in'liabillois, Gorcuelo arriva avec un mémoire de la dépense, dans lequel la truite n'étoit pas oubliée; et non seulement il m'en fallut passer par où il voulut, mais j eus encore le chagrin, en lui livrant mon argent, de m'apercevoir que le bourreau se ressouvenoit de mon aventure. Après avoir bien payé un souper dont j'avoit fait si désagréablement la digestion, je me rendis chez le muletier avec ma valise, en donnant à tous les diables le parasite, l'hôte et riiôtellerie.

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