LIVRE III , CIIAP. III
ner dans un cabaret où vous boirez du vin des dieux. J y ai soupe , et j'en suis sorti ce matin entre cinq et six heures '. Plût au ciel, s'écria mon maître, que j'eusse passé la nuit aussi sagement! je naurois pas perdu mon argent.
Pour moi, dit Cen telles, je me suis donné hier au soir un divertissement nouveau; car j'aime à changer de plaisirs. Aussi n'y a-t-il que la variété des amusements qui
rende la vie agréable. Un de mes amis m'entraîna chez o
un de ces seigneurs qui lèvent les impôts et font leurs affaires avec celles de l'état. Jy vis delà magni6cence, du bon goût , et le repas me parut assez bien entendu ; mais je trouvai dans les maîtres du logis un ridicule qui me réjouit. Le partisan , quoique des plus roturiers de sa compagnie, tranchoit du grand; et sa femme, bien qu'horriblement laide , faisoit l'adorable , et disoit mille sottises assaisonnées d'un accent biscayen qui leur donnoit du relief. Ajoutez à cela qu'il y avoit à table quatre ou cinq enfants avec un précepteur. Jugez si ce souper de famille me divertit !
Et moi , messieurs , dit don Alexo Segiar , j'ai soupe chez une comédienne , chez Arsénié. Nous étions six à table : Arsénié, Florimonde avec une coquette de ses amies, le marquis de Zenette, don Juan de Moncade, et
' Telles éloient à la lettre, vers la tin du règne de Louis xiv , les mœurs de la belle jeunesse, par opposition à ce vernis d'hypocrisie et de fausse dévotion qu'on étoit forcé d'affecter pour paroître à la cour. L'esprit licencieux qui éclata sons la régence ne fît que mettre au jour cette corruption , qui avoit été comprimée, et qui sembla gagner même la bonne compagnie. La première édition de Gil Blas est de 17 i5. Le Sage a copié fidèlement ce qu'il voyoit, et il n'y a pas d'apparence que ces détails soient empruntés d'nn auteur espagnol.
votre serviteur. Nous avons passé la nuit à boire et à dire des gueulées. Quelle volupté ! il est vrai qu'Arsénié et Florimonde ne sont pas de grands génies; mais elles ont un usage de débauche qui leur tient lieu d'esprit. Ce sont des créatures enjouées, vives, folles : cela ne vautil pas mieux cent fois que des femmes raisonnables ?