LIVRE III, CHAP. III
comulgado ', dit-il à l'usurier , je fais une réflexion judicieuse : je suis un grand sot. Je n'emprunte que ce qu'il faut pour dégager ma parole , sans songer que je n'ai pas le sou ] je serai obligé demain de recourir encore à vous. Je suis d'avis de rafler les quatre cents pistoles pour vous épargner la peine de revenir. Seigneur, répondit le vieillard, je destinois une partie de cet argent à un bon licencié qui a de gros héritages qu'il emploie charitablement à retirer du monde de petites filles, et à meubler leurs retraites j mais, puisque vous avez besoin de la somme entière, elle est à votre service , vous n'avez
seulement qu'à songer aux assurances Oh ! pour des
assurances, interrompit Rodriguez en tirant de sa poche un papier, vous en aurez de bonnes. Voilà un billet que le seigneur don Mathias n'a qu'à signer. Il vous donne cinq cents pistoles à prendre sur un de ses fermiers, sur Talego , riche laboureur de Mondejar. Cela est bon , répliqua l'usurier : je ne fais point le diffîcultueux , moi j pour peu que les propositions qu'on me fait soient raisonnables , je les accepte sans façon dans le moment. Alors l'intendant présenta une plume à mon maître, qui, sans lire le billet, écrivit, en sifflant, son nom au bas.
Cette affaire consommée, le vieillard dit adieu à mon patron , qui courut l'embrasser en lui disant : Jusqu'au revoir, seigneur usurier; je suis tout à vous. Je ne sais pas pourquoi vous passez, vous autres, pour des fripons ; je vous trouve très-nécessaires à l'état; vous êtes la consolation de mille enfants de famille, et la ressource
' Deicomii/gado , excomninnié. On voit que ce mot est choisi expiés pour nomnier un usurier, l'aine damnée d'un intendant.
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(le tous les seigneurs dont la dépense excède les revenus. Tu as raison , s'écria Centellés. Les usuriers sont d'honnêtes gens qu'on ne peut assez honorerj et je veux à mon tour embrasser celui-ci à cause du denier cinq. A ces mots, il s'approcha du vieillard pour l'accoler; et ces deux petits maîtres , pour se divertir, commencèrent à se le renvoyer l'un à l'autre, comme deux joueurs de paume qui pelotent une balle. Après qu'ils l'eurent bien halloté, ils le laissèrent sortir avec l'intendant, qui méritoit mieux que lui ces embrassades, et même quelque chose de plus.
Lorsque Rodriguez et son âme damnée furent sortis , don Mathias envoya, par le laquais qui étoit avec moi dans la chambre , la moitié de ses pistoles à la comtesse de Pedrosa , et serra l'autre dans une longue bourse brochée d'or et de soie , qu'il portoit ordinairement dans sa poche. Fort satisfait de se revoir en fonds , il dit d'un air gai à don Antonio : Que ferons-nous aujourd'hui ? tenons conseil là-dessus. C'est parler en homme de bon sens, répondit Centellés; je le veux bien, délibérons. Dans le temps qu'ils alloient rêver à ce qu'ils deviendroient ce jour-là, deux autres seigneurs arrivèrent. C'étoient don Alexo Segiar et don Fernand de Gamboa ; l'un et l'autre à peu près de l'âge de mon maître, c'est-à-dire de vingt-huit à trente ans. Ces quatre cavaliers débutèrent par de vives accolades qu'ils se firent; on eût dit qu'ils ne s'ét'oient point vus depuis dix ans. Après cela, don Fernand, qui étoit un gros réjoui, adressa la parole à don Mathias et à don Antonio : Messieurs, leur dit-il, où dînez-vous aujourd hui ? Si vous n'êtes point engagés , je vais vous me-