LIVRE III, CHAP. ir
jouir. Nos maîtres demeurèrent là jusqu'au jour, et nous aussi , sans nous ennuyer ; car, tandis qu'ils étoient avec les maîtresses , nous nous amusions avec les soubrettes. Enfin , nous nous séparâmes tous au lever de l'aurore , et nous allâmes nous reposer chacun de son coté.
Mon maître s'étant levé à son ordinaire , sur le midi , s'habilla. Il sortit. Je le suivis , et nous entrâmes chez don Antonio Centellés , où nous trouvâmes un certain don Alvaro de Acuna. C'étoit un vieux gentilhomme, un professeur de débauche. Tous les jeunes gens qui vouloient devenir des hommes agréables se mettoient entre ses mains. 11 les formoit au plaisir , leur enseignoit à briller dans le monde et à dissiper leur patrimoine. Il n appréhendoit plus de manger le sien , l'affaire en étoit faite. Après que ces trois cavaliers se furent embrassés, Centellés dit à mon maître : Parbleu , don Mathias , tu ne pouvois arriver ici plus à propos ! Don Alvar vient me prendre pour me mtner chez un bourgeois qui donne à dîner au marquis de Zenette et à don Juan de Moncade : je veux que tu sois de la partie. Et comment, dit don ]Mathias , nomme-t-on ce bourgeois.'' Il s'appelle Gregorio de Noriega, dit alors don Alvar, et je vais vous apprendre en deux mots ce que c'est que ce jeune homme. Son père , qui est un riche joaillier , est allé négocier des pierreries dans les pays étrangers, et lui a laissé en partant la jouissance d'un gros revenu. Gregorio est un sot qui a une disposition prochaine à manger tout son bien , qui tranche du petit-maître, et veut passer pour homme desprit en dépit de la nature. Il m'a prié do le con-
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diiiie. Je le gouverne ; et je puis vous assurer, messieurs, que je le mène bon train. Le fonds de son revenu est déjà bien entamé. Je n'en doute pas, s'écria Centellés; je vois le bourgeois à l'hôpital. Allons, don Mathias , continua-t-il , faisons connoissance avec cet homme-là , et contribuons à le ruiner. J'y consens, répondit mon maître ; aussi bien j'aime à voir renverser la fortune de ces petits seigneurs roturiers qui s'imaginent qu'on les confond avec nous. Rien, par exemple, ne me divertit tant que la disgrâce de ce fils de publicain , à qui le jeu et la vanité de figurer avec les grands ont fait vendre jusqu'à sa maison. Oh! pour celui-là , reprit don Antonio , il ne mérite pas qu'on le plaigne : il n'est pas moins fat dans sa misère qu'il l'étoit dans sa prospérité.
Centellés et mon maître se rendirent avec don Alvar chez Gregorio de Noriega. Nous y allâmes aussi, Mogicon et moi , tous deux ravis de trouver une franche lippée, et de contribuer de notre part à la ruine du bourgeois. En entrant, nous aperçûmes plusieurs hommes occupés à préparer le dîner ; et il sortoit des ragoûts qu'ils faisoient une fumée qui prévenoit l'odorat en faveur du goût. Le marquis de Zenette et don Juan de Moncade venoient d'arriver. Le maître du logis me parut un grand benêt. Il affectoit en vain de prendre l'allure des petits-maîtres ; c'étoit une trèsmauvaise copie de ces excellents originaux j ou, pour mieux dire , un imbécile qui vouloit se donner un aii délibéré. Représentez-vous un homme de ce caractère entre cinq railleurs qui avoient tous pour but de se moquer de lui , et de l'engager dans de grandes dé-