‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 112 sur 241 · LIVRE III, CHAP, V · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAP, V

Je suis fils unique de lillustre don Fornand de Ribera, qui fut tué, il y a quinze ans, dans une bataille qui se donna sur les frontières de Portugal. Je vous ferois bien un détail de l'action j elle fut diablement vive; mais ce seroit perdre des moments précieux que l'amour veut que j'emploie plus agréablement.

Je devins pressant et passionné après ce discours ; oe qui ne me mena pourtant à rien. Les faveurs que ma déesse me laissa prendre ne servirent qu'à me faire soupirer après celles qu'elle me refusa. La cruelle regagna son* carrosse , qui lattendoit à la porte. Je ne laissai pas néanmoins de me retirer très-satisfait de ma bonne fortune, bien que je ne fusse pas encore parfaitement heureux. Si, disois-je en moi-même, je n'ai obtenu que des demi-bontés , c'est que ma dame est une personne qualifiée , qui n'a pas cru devoir céder à mes transports dans une première entrevue. La fierté de sa naissance a retardé mon bonheur ; mais il n'est différé que de quelques jours. Il est bien vrai que je me représentai aussi que ce pouvoit être une matoise des plus raffinées. Cependant j'aimai mieux regarder la chose du bon côté que du mauvais, et je conservai l'avantageuse opinion que j'avois conçue de ma veuve. Nous étions convenus en nous quittant de nous revoir le surlendemain ; et l'espérance de parvenir au comble de mes vœux me donnoit un avant-goût des plaisirs dont je me flattois.

L'esprit pleni des plus riantes images, je me rendis chei mon barbier. Je changeai d habit, et j'allai joindre mon maître dans un tripot où je savois qu'il étoit. Je le trouvai engagé au jeu, et je m'aperçus qu'il gagnoit,

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car il ne ressenibloit pas à ces joueurs froids qui s'enrichissent ou se rainent sans changer dévisage. Il étoit railleur et insolent dans la prospeiitë, et fort bourru dans la mauvaise fortune. 11 sortit fort gai du tripot , et prit le chemin du Théâtre du Prince. Je le suivis jusqu à la porte de la comédie ; là, me mettant un ducat dans la mairi : Tiens, Gil Blas, me dit-il, puisque j'ai gagné aujourd'hui, je veux que tu t'en ressentes : va te divertir avec tes camarades, et viens me prendre à minuit chez Arsénié, où je dois souper avec don Alexo Segiar. A ces mots, il rentra, et je demeurai à rêver avec qui je pourrois dépenser mon ducat, selon l'intention du fondateur. Je ne rêvai pas long-temps. Clarin, valet de don Alexo, se présenta tout-à-coup devant moi. Je le menai au premier cabaret , et nous nous y amusâmes jusqu'à minuit. De là nous nous rendîmes à la maison d'Arsénié , où Clarin avoit ordre aussi de se trouver. Un petit laquais nous ouvrit la porte , et nous fit entrer dans une salle basse, où la femme de chambre d'Arsénié et celle de Florimonde rioient à gorge déployée en s'entretenant ensemble , tandis que leurs maîtresses étoient en haut avec nos maîtres.

L'arrivée de deux vivants qui venoient de bien souper ne pouvoit pas être désagréable à des soubrettes, et à des soubrettes de comédiennes encore : mais quel fut mon étonnement lorsque, dans une de ces suivantes, je reconnus ma veuve , mon adorable veuve, que je croyois comtesse ou marquise ! Elle ne parut pas moins étonnée de voir son cher don César de Ribera changé en valet de petit-maître. Nous nous regardâmes toutefois l'un et fautre sans nous déconcerter; il nous prit

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même à tous deux une envie de rire , que nous ne pûmes nous empêcher de satisfaire. Après quoi Laure ( c'est ainsi qu elle s'appeloit ) , me tirant à part tandis que Clarin parloit à sa compagne, me tendit gracieusement la main, et me dit tout bas : Touchez là, seigneur don César; au lieu de nous faire des reproches réciproques, faisons-nous des compliments, mon ami! Vous avez fait votre rôle à ravir, et je ne me suis point mal non plus acquittée du mien. Qu'en dites -vousi' Avouez que vous m'avez prise pour une de ces jolies femmes de qualité qui se plaisent à faire des équipées ? H est vrai, lui répondis -je; mais qui que vous soyez, ma reine, je n'ai point changé de sentiment en changeant de forme. Agréez , de grâce , mes services , et permettez que le valet de chambre de don Mathias achève ce que don César a si heuieusement commencé. Va , reprit-elle , je t'aime encore mieux dans ton naturel qu'autrement. Tu es en homme ce que je suis en femme: c'est la plus grande louange que je puisse te donner. Je te reçois au nombre de mes adorateurs. Nous n'avons plus besoin du ministère de la vieille : tu peux venir ici me voir librement. Nous autres dames de théâtre , nous vivons sans contrainte et pêle-mêle avec les hommes. Je conviens qu'il y i)aroît quelquefois ; mais le public en rit, et nous sommes faites, comme tu sais, pour le divertir.

Nous en demeurâmes là , parce que nous n'étions pas seuls. La conversation devint générale , vive , enjouée , et pleine d'équivoques claires. Chacun y mit du sien. La suivante d'Arsénié, surtout, mon aimable Laure , brilla fort , et lit paroître Ijcaucouj) plus d'esprit

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([ue de vertu. Diin autre côté, nos maîtres et les comédiennes poussoient souvent de longs éclats de rire que nous entendions ; ce qui suppose que leur entretien étoit aussi raisonnable que le nôtre. Si l'on eût écrit toutes les belles choses qui se dirent cette nuit chez Arsénié, on en auroit, je crois, composé un livre trèsinstructif pour la jeunesse. Cependant 1 heure de la retraite , c'est-à-dire le jour, arriva : il fallut se séparer. Clarin suivit don Alexo , et je me retirai avec don Mathias.

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