LIVRE III, CHA.P. IX
En attendant que la fortune me présentât une maison telle que je m'imaginois la mériter, je pensai que je ne pouvois mieux faire que de consacrer mon oisiveté à ma belle Laure , que je n'avois point vue depuis que nous nous étions si plaisamment détrompés. Je n'osai m'habiller en don César de Ribera; je ne pouvois, sans passer pour un extravagant, mettre cet habit que pour me déguiser. Mais , outre que le mien n'avoit pas encore l'air trop malpropre , j'étois bien chaussé et bien coiffé. Je me parai donc, à l'aide du barbier, d'une manière qui tenoit un milieu entre don César et Gil Blas, Dans cet état je me rendis à la maison d'Arsénié. Je trouvai Laure seule dans la même salle où je lui avois déjà parlé. Ah! c'est vous, s'écria-t-elle aussitôt qu'elle m'aperçut; je vous croyois perdu. Il y a sept ou huit jours que je vous ai permis de me venir voir : vous n'abusez point, à ce que je vois, des libertés que les dames vous donnent.
Je m'excusai sur la mort de mon maître, sur les occupations que j'avois eues; et j'ajoutai fort poliment que, dans mes embarras mêmes, mon aimable Laure avoit toujours été présente à ma pensée. Cela étant, me dit-elle, je ne vous ferai plus de reproches, et je vous avouerai que j'ai aussi songé à vous. D'abord que j'ai appris le malheur de don Mathias, j'ai formé un projet qui ne vous déplaira peut-être point. Il y a long-temps que j'entends dire à ma maîtresse qu'elle veut avoir chez elle une espèce d'homme d'affaires , un garçon qui entende bien l'économie, et qui tienne un registre exact des sommes qu'on lui donnera pour faire la dépense de la maison. J'ai jeté les yeux sur votre sei-
gneurie ; il me semble que vous ne remplirez point mal cet emploi. Je sens , lui rëpondis-je , que je m'en acquitterai à merveille. J'ai lu les Economiques d'Aristote;
et pour tenir des registres, c'est mon fort Mais, mon
enfant, poui'suivis-je, une difficulté m'empêche d'entrer au service d'Arsénié. Quelle difficulté? me dit Laure. Tai juré, lui répliquai-je, de ne plus servir de bourgeois; j'en ai même juré par le Styx! Si Jupiter n'osoit violer ce serment, jugez si un valet doit le respecter! Qu'appelles-tu des bourgeois ? repartit fièrement la soubrette : pour qui prends-tu les comédiennes.^ Les prends-tu pour des avocates ou pour des procureuses ? Oh! sache, mon ami, que les comédiennes sont nobles, archinobles, par les alliances qu'elles contractent avec les grands seigneurs.
Sur ce pied-là, lui dis-je, mon infante, je puis accepter la place que vous me destinez ; je ne dérogerai point. Non , sans doute, répondit -elle : passer de chez un petit-maître au service d'une héroïne de théâtre, c'est être toujours dans le même monde. Nous allons de pair avec les gens de qualité. Nous avons des équipages comme eux, nous faisons aussi bonne chère; et dans le fond on doit nous confondre ensemble dans la vie civile. En effet, ajouta-t-elle, à considérer un marquis et un comédien dans le cours d'une journée, c'est presque la même chose. Si le marquis, pendant les trois quarts du jour, est par son rang au-dessus du comédien, le comédien, pendant l'autre quart, s'élève encore davantage au-dessus du marquis par un rôle d'empereur ou de roi qu'il représente. Cela fait , ce me semble, une compensation de noblesse et de grandeur