LIVRE III, CUAP. X
d'autres choses parmi nous. Il faut que tu t'accoutumes à nos manières aisées. Point de jalousie, mon entant! les jaloux, chez le peuple comique , passent pour des ridicules. Aussi n'y en a-t-il presque point. Les pères, les maris, les frères, les oncles et les cousins sont les gens du monde les plus commodes, et souvent même ce sont eux qui établissent leurs familles.
Après m'avoir exhorté à ne prendre ombrage de personne et à regarder tout tranquillement, elle me déclara que j'étois l'heureux mortel qui avoit trouvé le chemin de son cœur. Puis elle m'assura qu'elle m'aimeroit toujours uniquement. Sur cette assurance, dont je pouvois douter sans passer pour un esprit trop défiant, je lui promis de ne plus m' alarmer, et je lui tins parole. Je la vis, dès le soir même, s'entretenir en particulier et rire avec des hommes. A l'issue de la comédie, nous nous en retournâmes avec notre maîtresse au logis, où Florimonde arriva bientôt avec trois vieux seigneurs et un comédien , qui y venoient souper. Outre Laure et moi , il y avoit pour domestiques dans cette maison une cuisinière, un cocher et un petit laquais. Nous nous joignîmes tous cinq pour préparer le repas. La cuisinière, qui n'étoit pas moins habile que la dame Jacinte, apprêta les viandes avec le cocher. La femme de chambre et le petit laquais mirent le couvert, et je dressai le buffet, composé de la plus belle vaisselle d'argent et de plusieurs vases d'or, autres offrandes que la déesse du temple avoit reçues. Je le parai de bouteilles de différents vins, et je servis d'échanson, pour montrer à ma maîtresse que j'étois un homme à tout. J'admirois la contenance des comédiennes pendant le repas, elles faisoient
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les dames d importance j elles s'imaginoieiit être des femmes du premier rang. Bien loin de traiter i}^ excellence les seigneurs , elles ne leur donnoient pas même de la seigneurie; elles les appeloient simplement par leur nom. Il est vrai que c'étoient eux qui les gâtoient et qui les rendoient si vaines, en se familiarisant un peu trop avec elles. Le comédien , de son côté , comme un acteur accoutumé à faire le héros, vivoit avec eux sans façon ; il buvoit à leur sawté, et tenoit, pour ainsi dire, le haut bout. Parbleu, dis-je en moi-même, quand Laure m'a démontré que le marquis et le comédien sont égaux pendant le jour, elle pouvoit ajouter qu'ils le sont encore davantage pendant la nuit, puisqu'ils la passent toute entière à boire ensemble.
Arsénié et Florimonde étoient naturellement enjouées. Il leur échappa mille discours hardis, entremêlés de menues faveurs et de minauderies qui furent bien savourées par ces vieux pécheurs. Tandis que ma maîtresse en amusoit un par un badinage innocent, son amie, qui se trouvoit entre les deux autres, ne faisoit point avec eux la Susanne. Dans le temps que je considérois ce tableau, qui n'avoit que trop de charmes pour un vieil adolescent, on apporta le fruit. Alors je mis sur la table des bouteilles de liqueurs et des verres, et je disparus pour aller souper avec Laure qui m'attendoit. Eh bien! Gil Blas, me dit-elle, que penses-tu de ces seigneurs que tu viens de voir.'' Ce sont, sans doute, lui répondis-je, des adorateurs d'Arsénié et de Florimonde. Non, reprit-elle, ce sont de vieux voluptueux qui vont chez les coquettes sans s'y attacher. Ils n exigent d'elles qu'un peu de complaisancej et ils sont assex