LIVRE III, CHAP. XI
Je l'entends quelquefois déclamer icij et je lui trouve, entre autres défauts, une prononciation trop affectée, avec une voix tremblante qui donne un air antique et ridicule à sa déclamation.
Tel fut le portrait que ma soubrette me fit de cet histrion honoraire ; et véritablement je n'ai jamais vu de mortel dun maintien plus orgueilleux. 11 faisoit aussi le beau parleur. Il ne manqua pas de tirer de son sac deux ou trois contes qu'il débita d'un air imposant et bien étudié. D'une autre part, les comédiennes et les comédiens, qui n'étoient point venus là pour se taire, ne furent pas muets. Ils commencèrent à s'entretenir de leurs camarades absents d'une manière peu charitable , à la vérité ; mais c'est une chose qu'il faut pardonner aux comédiens comme aux auteurs. La conversation s'échauffa donc contre le prochain. Vous ne savez pas, mesdames, dit Rosimiro , un nouveau trait de Cesarino , notre cher confrère. Il a ce matin acheté des bas de soie, des rubans et des dentelles qu'il s'est fait apporter à l'assemblée par un petit page , comme de la part d une comtesse. Quelle friponnerie ! dit le seigneur de la Ventoleria , en souriant d un air fat et vain. De mon temps on étoit de meilleure foi ; nous ne songions point à composer de pareilles fables. Il est vrai que les femmes de qualité nous en épargnoient l'invention; elles faisoient elles-mêmes les emplettes; elles avoient cette fantaisie-là '. Parbleu ! dit Ricardo du même ton, cette fantaisie les tient bien encore; et s'il étoit per-
' Ce ti-ait de fatuité convient parfaitement à Baron, dont on a dit , an sujet de sa comédie de V Homme à bonnes fortunes , qu'il étoit dans cetfe pièce le héros, l'antenr el l'acteur.
282 GlI. lîI.AS.
mis de s'expliquer là-dessus Mais il laut taire ces
sortes d'aventures, surtout quand des personnes d'un certain rang y sont intéressées.
Messieurs, interrompit Florimonde, laissez-là , de grâce, vos bonnes fortunes; elles sont connues de toute la teri'e. Parlons d'Isménie. On dit que ce seigneur qui a fait tant de dépense pour elle vient de lui échapper. Oui vraiment, s'écria Constance; et je vous dirai de plus qu'elle perd un petit honune d'affaires qu'elle auroit indubitablement ruiné. Je sais la chose d'original. Son mercure a fait un quiproquo : il a porté au seigneur un billet qu'elle écrivoit à l'homme d'affaires, et a remis à Ihomme d'affaires une lettre qui s'adressoit au seigneur. Voilà de grandes pertes, ma mignonne, reprit Florimonde. Oh! pour celle du seigneur, repartit Constance, elle est peu considérable. Le cavalier a mangé presque tout son bien ; mais le petit homme d'affaires ne faisoit que d entrer sur les rangs. II n'a point encore passé par les mains des coquettes : c est un sujet à regretter.
Ils s'entretinrent à peu près de cette sorte avant le dîner , et leur entretien roula sur la même matière lorsqu'ils furent à table. Comme je ne finirois point, si j'entreprenois de rapporter tous les autres discours pleins de médisance ou de fatuité que j'entendis, le lecteur trouvera bon que je les supprime, pour lui conter de quelle façon fut reçu un pauvi'e diable d'auteur qui arriva chez Arsénié sur la fin du repas.
Notre petit laquais vint dire tout haut à ma maîtresse : Madame , un homme en linge sale, crotté jusqu'à l'échiné , et qui , sauf votre respect , a tout l'air