‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 129 sur 241 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Comment les comédiens vivoient ensemble, et de quelle manière ils traitoient les auteurs.

Modèle de vanité dans un ancien acteur.

Je me mis donc en campagne le lendemain matin pour commencer l'exercice de mon emploi d'économe. C'étoit un jour maigre; j'achetai, par ordre de ma maîtresse, de bons poulets gras, des lapins, des perdreaux , et d'autres petits pieds. Comme messieurs les

' Cette discussion sur le choix de ces mots de troupe on de compagnie, en parlant des comédiens, avoit été souvent répétée. Il y avoit à cet égard des anecdotes fort connues. Le premier président de Harlay aroit dit aux comédiens qu'il rendroit compte à sa troupe de ce qu'ils lui deraandoient au nom de leur compagnie.

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comédiens ne sont pas contents des manières de l'Eglise à leur égard , ils n'en observent pas avec exactitude les commandements. J'apportai au logis plus de viandes qu'il n'en faudroit à douze honnêtes gens pour bien passer les trois jours du carnaval. La cuisinière eut de quoi s'occuper toute la matinée. Pendant qu'elle préparoit le dîner, Arsénié se leva, et demeura jusqu'à midi à sa toilette. Alors les seigneurs Rosimiro et Ricardo, comédiens, arrivèrent. 11 survint ensuite deux comédiennes, Constance et Celinaura ; et un moment après parut Florimonde, accompagnée d'un homme qui avoit tout l'air d'un senor ccwallero des plus lestes. Il avoit les cheveux galamment noués, un chapeau relevé d'un bouquet de plumes feuille-morte, un haut-de-chausses bien étroit, et l'on voyoit aux ouvertures de son pourpoint une chemise fine avec une fort belle dentelle. Ses gants et son mouchoir étoient dans la concavité de la garde de son épée, et il portoit son manteau avec une grâce toute particulière.

Néanmoins, quoiqu'il eût bonne mine et fut très-bien fait, je trouvai d'abord en lui quelque chose de singulier. Il faut, dis-je en moi-même, que ce gentilhomme-là soit un original. Je ne me trompois point; c étoit un caractère marqué. Dès qu'il entra dans l'appartement d'Arsénié , il courut , les bras ouverts , embrasser les actrices et les acteurs l'un après l'autre, avec des démonstrations plus outrées que celles des petits-maîtres. Je ne changeai poînt de sentiment lorsque je l'entendis parler: il appuyoit sur toutes les syllabes, et prononroit ses paroles d'un ton emphatique, avec des gestes et des yeux accommodés au sujet. J'eus

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la cuijiosilé de demander à Laure te que c'étoit que ce cavalier. Je te pardonne, me dit-elle ce mouvement curieux : il est impossible de voir et d'entendre pour la première fois le seigneur Carlos Alonso de la Ventoleria ' sans avoir l'envie qui te presse ; je vais te le peindre au naturel. Premièrement, c'est un homme qui a été comédien. Il a quitté le théâtre par fantaisie, et s'en est depuis repenti par laison. As-tu remarqué ses cheveux noirs? ils sont teiuts aussi bien que ses sourcils et sa moustache. Il est. plus vieux que Saturne; cependant, comme au temps de sa naissance ses parents ont nédigé de faire écrire son nom sur les registres de sa paroisse, il profite de leur négligence, et se dit plus jeune qu'il n'est de vingt bonnes années pour le moins. D'ailleurs c'est le personnage d'Espagne le plus rempli de lui-même. Il a passé les douze premiers lustres de sa vie dansune ignorance crasse; mais pour devenir savant, il a pris un précepteur qui lui a montré à épeler en grec et en latin. De plus, il sait par cœur une infinité de bons coîites qu'il a récités tant de fois comme de son cru, qu'il est parvenu à se figurer qu'ils en sont effectivement. Il les fait venir dans la conversation, et on peut dire que son esprit brille aux dépens de sa mémoire. Au reste, on dit que c'est un grand acteur. Je veux le croire pieusement; je t'avouerai toutefois qu'il ne me plaît point.

' Il est impossible de ne pas voir que ce portrait s'appliqae an famenx acteur François-Michel Baron, qui avoit quitté le théâtre en 1696 ; il y remonta depuis , à l'âge de soixante-huit ans. Le Sage en fait ici un grand ignorant. Cependant on a de Baron des pièces de théâtre ; mais on croit qu'elles sont d'un jésuite de beaucoup d'esprit (le père La Rue), qui ne pouvoit les donner sous son nom. ^oyez encore la. note suivante.

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