LIVRE III, CH\P. XII. 28y
nuyeuse ; ils avoient même jugé qu'on ne racheveroit pas. Dans cette pensée, ils en jouèrent le premier acte, qui fut fort applaudi. Cela les étonna. Ils jouent le second acte; le public le reçoit encore mieux que le premier. Voilà mes acteurs déconcertés! Comment diable ! dit Rosimiro , cette comédie prend! Enfin ils jouent le troisième acte , qui plut encore davantage. Je n'y comprends rien, dit Ricardo; nous avons cru que cette pièce ne seroit pas goi\tée; voyez le plaisir qu'elle fait à tout le monde! Messieurs, dit alors un comédien fort naïvement, c'est qu'il y a dedans mille traits d'esprit que nous n'avons pas remarqués '.
Je cessai donc de regarder les comédiens comme d'excellents juges, et je devins un juste appréciateur de leur mérite. Ils justifioient parfaitement tous les ridicules qu'on leur donnoit dans le monde. Je voyois des actrices et des acteurs que les applaudissements avoient gâtés, et qui, se considérant comme des objets d'admiration , s'imaginoient faire grâce au public lorsqu'ils jouoient. J'étois choqué de leui's défauts ; mais par malheur je trouvai un peu trop à mon gré leur façon de vivre, et je me plongeai dans la débauche. Comment aupois-j^e pu m'en défendre? Tous les discours que j'entendois parmi eux étoient pernicieux pour la jeunesse , et je ne voyois rien qui ne contribuât à me corrompre. Quand je naurois pas su ce qui se passoit chez Casilda, chezrConstance et chez les autres comédiennes, la maison d'Arsénié toute seule n'étoit que trop capable de me
' La scène ici revient en France. Le trait plaisant de cette pièce, dont les comédiens avoient mal auguré, et dont la réussite les confondit d'étonnement, est une anecdote connue au Théâtre-Français. Il s'agissoit d'un des ouvrages les plus piquants de Dufresny.
perdre. Outre les vieux seigneurs dont j'ai parlé, il y venoit des petits-maîtres, des enfants de famille que les usuriers mettoient en état de faire de la dépense j et quelquefois on y recevoit aussi des traitants qui, bien loin d'être payés, comme dans leurs assemblées, pour leur droit de présence, payoient là pour avoir droit d'être présents.
Florimonde, qui demeuroit dans une maison voisine, dînoit et soupoit tous les jours avec Arsénié. Elles paroissoient toutes deux dans une union qui surprenoit bien des gens. On étoit étonné que des coquettes fussent en si bonne intelligence , et l'on s'imaginoit qu'elles se brouilleroient tôt ou tard pour quelque cavalier ; mais on connoissoit mal ces amies parfaites. Une solide amitié les unissoit. Au lieu d'être jalouses comme les autres femmes, elles vivoienten commun. Elles aimoient mieux partager les dépouilles des hommes que de s'en disputer sottement les soupirs.
Laure , à l'exemple de ces deux illustres associées , profitoit aussi de ses beaux jours. Elle m'avoit bien dit que je verrois de belles choses. Cependant je ne fis point le jaloux ; j'avois promis de prendre là-dessus l'esprit de la compagnie. Je dissimulai pendant quelques jours. Je me contentois de lui demander le noiu des hommes avec qui je la voyois en conversation particulière. Elle me répondoit toujours que c'étoit un oncle ou un cousin. Quelle avoit de parents ! Il falloit que sa famille fû^ plus nombreuse que celle du roi Priam. La soubrette ne s'en tenoit pas même à ses oncles et à ses cousins ; elle alloit encore quelquefois amorcer des étrangers et faire la veuve de qualité chez la bonne vieille dont j'ai parlé. Enfin Laure , pour en donner au lecteur une idée juste