LIVRE IV , CHAP. II. iyj
C'est de quoi pourtant je voudrois bien être instruite. J'aurois besoin d'un homme qui s'enquît soigneusement de ses mœurs, et m'en rendît un compte fidèle. Je fais choix de vous préférablement à tous nos autres domestiques. Je crois que je ne risque rien à vous charger de cette commission. Jespère que vous vous en acquitterez avec tant d'adresse et de discrétion, que je ne me repentirai point de vous avoir mis dans ma confidence.
Ma maîtresse cessa de parler en cet endroit pour entendre ce que je lui répondrois là-dessus. J'avois d'abord été déconcerté d'avoir pris si désagréablement le change: mais je me remis pron;ptement l'esprit^ et, surmontant la honte que cause toujours la témérité quand elle est malheureuse , je témoignai à la dame tant de zèle pour ses intérêts, je me dévouai avec tant d'ardeur à son service, que, si je ne lui ôtai pas la pensée que je métois follement flatté de lui avoir plu , du moins je lui fis connoître que je savois bien réparer une sottise. Je ne demandai que deux jours pour lui rendre bon compte de don Luis. Après quoi la dame Ortiz , que sa maîtresse rappela, me remena dans le jardin, et me dit d'un air railleur en me quittant: Bonsoir, Gil Blas, je ne vous recommande point de vous trouver de bonne heure au premier rendez-vous, je connois trop votre ponctualité là-dessus pour en être en peine.
Je retournai dans ma cliambre, non sans quelque dépit de voir mon attente trompée. Je fus néanmoins assez raisonnable pour m'en consoler. Je fis réflexion qu'il me convenoit mieux dêtre le confident de ma maîtresse que son amant. Je songeai même ([ue cela
3oO GIL BLAS,
pouiToit me mener à quelque chose ; que les courtiers d'amour étoient ordinairement bien payés de leurs peines ; et je me couchai dans la résolution de faire ce qu'Aurore exigeoit de moi. Je sortis pour cet effet le lendemain. La demeure d'un cavalier tel que don Luis ne fut pas difficile à découvrir. Je m'informai de lui dans le voisinage; mais les personnes à qui je m'adressai ne purent pleinement satisfaire ma curiosité ; ce qui m obligea le jour suivant à reconmiencer mes perquisitions. Je fus plus heureux. Je rencontrai par hasard dans la rue un ojarcon de ma connoissance : nous nous arrêtâmes pour nous parler. Il passa dans ce moment un de ses amis, qui nous abord.1, et nous dit qu'il venoit d'être chassé de chez don Joseph Pacheco,père de don Luis, pour un quartaut de vin qu'on l'accusoit d'avoir bu. Je ne perdis pas une si belle occasion de m'informer de tout ce que je souhaitois d'apprendre; et je fis tant par mes questions que je m'en retournai au logis fort content d être en état de tenir parole à ma maîtresse. C'étoit la nuit prochaine que je devois la revoir, à la même heure et de la même manière que la première fois. Je n'eus pas ce soir-là tant d'inquiétude; et, bien loin de souffrir impatiemment les discours de mon vieux patron , je le remis sur ses campagnes. J'attendis minuit avec la plus grande tranquillité du monde; et ce ne fut qu'après l'avoir entendu sonner à plusieurs horloges, que je descendis dans le jardin, sans me pommader et me parfumer : je me corrigeai encore de cela.
Je trouvai au rendez-vous la très-fidèle duègne, qui me repro(;ha malicieusement que j avois bien rabattu