LIVRE IV, CHAP. II. ;^OI
tie ma diligence. Je ne lui répondis point , et je me laissai conduire à l'appartement d'Aurore , qui me demanda, dès que je parus, si je m'étois bien informé de don Luis , et si j'avois appris bien des choses. Oui , madame, lui dis-je, et j'ai de quoi satisfaire votre curiosité. Je vous dirai premièrement qu'il est sur le point de partir pour s'en retourner à Salamanque achever ses études. C'est, à ce qu'on m'a dit, un jeune cavalier rempli d'honneur et de probité. Pour du courage, il n'en sauroit manquer , puisqu'il est gentilhomme et Castillan. De plus , il a beaucoup d'esprit et les manières fort agréables; mais ce qui peut-être ne sera guère de votre goiit, et ce que je ne puis pourtant me dispenser de vous dire , c'est qu'il tient un peu trop de la nature des jeunes seigneurs; il est diablement libertin. Savez-vous qu'à son âge il a déjà eu à bail deux comédiennes ? Que m'apprenez - vous ? reprit Aurore. Quelles mœurs ! JMais êtes-vous bien assuré, Gil Blas, qu'il mène une vie si licencieuse? Oh! je n'en doute pas , madame , lui repartis-je. Un valet qu'on a chassé de chez lui ce matin me l'a dit ; et les valets sont fort sincères quand ils s'entretiennent des défauts de leurs maîtres. D'ailleurs il fréquente don Alexo Segiar , don Antonio Centellés et don Fernand de Gamboa : cela seul prouve démonstrativement son libertinage. C'est assez , Gil Blas , dit alors ma maîtresse en soupirant ; je vais , sur votre rapport , combattre mon indigne amour. Quoiqu'il ait déjà de profondes racines dans mon cœur , je ne désespère pas de l'en arracher. Allez , poursuivit-elle en me mettant entre les mains une petite bourse qui n'étoit pas vide, voilà ce que je vous
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donne pour vos peines. Gardez-vous bien de révéler mort secret ; songez que je lai confié à votre silence.
J'assurai ma maîtresse que j'étois l'Harpocrate ' des valets confidents , et qu'elle pouvoit demeurer tranquille là-dessus. Après cette assurance , je me retirai , fort impatient de savoir ce qu'il y avoit dans la bourse. J'y trouvai vingt pistoles. Aussitôt je pensai qu'Aurore m'en auroit sans doute donné davantage si je lui eusse annoncé une nouvelle agréable, puisqu'elle en payoit si bien une chagrinante. Je me repentis de n'avoir pas imité les gens de justice , qui fardent quelquefois la vérité dans leurs procès- verbaux. J'étois fâché d'avoir détruit, dans sa naissance, une galanterie qui m'eût été trèsutile dans la suite, si je ne me fusse pas sottement piqué d'être sincère. J avois pourtant la consolation de me voir dédommagé de la dépense quej'avois faite si mal à propos en pommades et en parfums.
' C'étoit, chez les anciens, le dien da silence. E avoit un doigt sur 1» bouche. Les Egyptiens le plaçoient à la porte des temples , parce que les mystères de leur religion étoient des doctrines secrètes.
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