‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 144 sur 241 · LIVRE IV , CHAI'. III. 3o · texte numérisé non relu

LIVRE IV , CHAI'. III. 3o

notre carrosse ne pouvoit être raccommodé que le jour suivant, et que nous courions risque de partir fort tard, il fut arrêté que nous demeurerions au château le len demain. On nous servit à notre tour des viandes avec piKjfusion , et nous ne fûmes pas plus mal couchés que nous avions été régalés.

Le jour d'après , ma maîtresse trouva de nouveaux charmes dans l'entretien d'Elvire. Elles dînèrent dans une grande salle où il y avoit plusieurs tableaux. On en remarquoit un, entre autres, dont les figures étoient merveilleusement bien représentées ; mais il offroit aux yeux un spectacle bien tragique. Tin cavalier mort, couché à la renverse et noyé dans son sang, y étoit peint ; et tout mort qu'il paroissoit, il avoit un air menaçant. On voyoit auprès de lui une jeune dame dans une autre attitude , quoiqu'elle fût aussi étendue par terre. Elle avoit une épée plongée dans son sein , et rendoit les , derniers soupirs , en attachant ses regards mourants sur un jeune homme qui sembloit avoir une douleur mortelle de la perdre. Le peintre avoit encore chargé son tableau d'une figure qui n'échappa point à mon attention. G'étoit un vieillard de bonne mine , qui , vivement touché des objets qui frappoient sa vue, ne s'y montroit pas moins sensible que le jeune homme. On eût dit que ces images sanglantes leur faisoient sentir à tous deux les mêmes atteintes , mais qu'ils en recevoient différemment les impressions. Le vieillard , plongé dans une profonde tristesse, en paroissoit comme accablé , au lieu qu'il y avoit de la fureur mêlée avec laffliction du jeune homme. Toutes ces choses étoient peintes avec des expressions si fortes , que nous ne

3io

pouvions nous lasser de les regarder. Ma maîtresse demanda quelle triste histoire ce tableau représentoit. !!Madame, lui dit Elvire, c'est une peinture fidèle des malheurs de ma famille. Cette réponse piqua la curiosité d'Aurore, qui témoigna un si grand désir d'en savoir davantage, que la veuve de don Pèdre ne put se dispenser de lui promettre la satisfaction qu'elle souhaitoit. Cette promesse, qui se fit devant Ortiz , ses deux compagnes et moi , nous arrêta tous quatre dans la salle après le repas. Ma maîtresse voulut nous renvoyer ; mais Elvire , qui s'aperçut bien que nous mourions d envie d'entendre l'explication du tableau , eut la bonté de nous retenir, en disant que l histoire qu'elle alloit raconter n'étoit pas de celles qui demandent du secret. In moment après elle commença son récit dans ces termes.

Page 1