‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 143 sur 241 · LIVRE IV, CHAP. IIÏ. ioy · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAP. IIÏ. ioy

lions. Nous ne regardâmes donc plus cette entreprise téméraire que comme une comédie dont il ne talloic songer qu'à bien concerter la représentation. Nous choisîmes nos acteurs dans le domestique, puis nous distribuâmes les rôles ; ce qui se passa sans clameurs et sans querelles, parce que nous n étions pas des comédiens de profession. 11 fut résolu que la dame Ortiz feroit lu tante d'Aurore, sous le nom de dona Ximena de Guzman ; qu'on lui donneroit un valet et une suivante; et qu'Aurore, travestie en cavalier, m'auroit pour valet de chambre, avec une de ses femmes, déguisée en page, pour la servir en particulier. Les personnages ainsi réglés, nous retournâmes à Madrid, où nous apprîmes que don Luis étoit encore, mais qu'il ne tarderoit guère à partir pour Salamanque. Nous fîmes faire en diligence les habits dont nous avions besoin. Lorsqu'ils furent achevés, ma maîtresse les fit emballer promptement, attendu que nous ne devions les metti'e qu'en temps et lieu. Puis, laissant le soin de sa maison à son homme d'affaires, elle partit dans un carrosse à quatre mules, et prit le chemin du royaume de Léon, avec tous ceux de ses domestiques qui avoient quelque rôle à jouer dans cette pièce.

Nous avions déjà traversé la Cas tille vieille, quand l'essieu du carrosse se rompit. C'étoit entre Avila et Villaflor, à trois ou quatre cents pas d'un château qu'on apercevoitau pied d'une montagne. La nuit approchoit, et nous étions fort embarrassés. Mais il passa par hasard auprès de nous un paysan qui nous tira d'embarras, sans qu'il y mît beaucoup du sien. Il nous apprit que le château qui s'offroit à notre vue appartenoit à

iioS GIL BLAS.

dona Elvira, veuve de don Pedro de Pinarès; et il nous dit tant de bien de cette dame, que ma maîtresse m'envoya au château demander de sa part un logement pour eette nuit. Elvire ne démentit point le rapport du paysan ; il est vrai que je m'acquittai de ma commission d'une manière qui l'auroit déterminée à nous recevoir dans son château quand elle n'auroit pas été la personne du monde la plus polie; elle me reçut d'un air gracieux, et fit à mon compliment la réponse que je désirois là-dessus. Nous nous rendîmes tous au château, où les mules traînèrent doucement le carrosse. Nous rencontrâmes à la porte la veuve de don Pèdre, qui venoit au-devant de ma maîtresse. Je passerai sous silence les discours que la civilité obligea de tenir de part et d autre en cette occasion. Je dirai seulement qu Elvire étoit une vieille dame qui savoit mieux que femme du monde remplir les devoirs de 1 hospitalité. Elle conduisit Aurore dans un appartement superbe, où, la laissant reposer quelques moments, elle vint donner son attention jusqu'aux moindres choses qui nous regardoient. Ensuite, quand le souper fut prêt , elle ordonna qu'on servit dans la chambre d'Aurore, où toutes deux elles se mirent à table. La veuve de don Pèdre n'étoit pas de ces personnes qui font mal les honneurs d'un repas , en prenant un air rêveur ou chagrin. Elle avoit l'humeur gaie, et soutenoit agréablement la conversation. Elle s'exprimoit noblement et en beaux termes : j'admirois son esprit, et le tour fin qu elle donnoit à ses pensées. Aurore en paroissoit aussi charmée que moi. Elles lièrent amitié l'une avec l'autre, et se promirent réciproquement d'avoir ensemble un ccmimerce de lettres. Comme

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