LIVRE IV , CHAI'. IV
de pitié. La douleur de voir ses pressentiments sur l'infidélité d'Enrique tournés en certitude, et d'être contrainte, en le perdant, de se livrer à un homme qu'elle ne pouvoit aimer, lui causoit des transports d'affliction si violents, que tous ses moments devenoient pour elle des supplices nouveaux. Si mon malheur est certain, s'écrioit-elle, comment y puis-je résister sans mourir ? Impitoyahle destinée , pourquoi me repaissois-tu des plus douces espérances, si tu oBvois me précipiter dans un abîme de maux.'* Et toi, perfide amant, tu te donnes à une autre, quand tu me promets une éternelle fidélité. As-tu donc pu sitôt mettre en oubli la foi que tu m'as jurée ? Pour te punir de m'avoir si cruellement trompée , fasse le ciel que le lit conjugal, que tu vas souiller par un parjure, soit moins le théâtre de tes plaisirs que de tes remords! que les caresses de Constance versent un poison dans ton cœur infidèle! puisse ton hymen devenir aussi affreux que le mien! Oui, traître, je vais épouser le connétable, que je n'aime point, pour me venger de moi-même, pour me punir d'avoir si mal choisi l'objet de ma folle passion. Puisque ma religion me défend d'attenter à ma vie, je veux que les jours qui me restent à vivre ne soient qu'un tissu malheureux de peines et d'ennuis. Si tu conserves encore pour moi quelque sentiment d'amour, ce sera me venger aussi de toi, que de me jeter à tes yeux entre les bras d'un autre; et si tu m'as entièrement oubHée, la Sicile du moins pouri'a se vanter d'avoir produit une femme qui s'est punie elle-même d avoir trop légèrement disposé de son cœur.
Ce fut dans une pareille situation que cette triste
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victime de l'amour et du devoir passa la nuit qui précéda son mariage avec le connétable. Siffredi, la trouvant le lendemain prête à faire ce qu'il souhaitoit , se hâta de profiter de cette disposition favorable. Il fit venir le connétable à Belmonte le jour même, et le maria secrètement avec sa fille dans la chapelle du château. Quelle journée pour Blanche! Ce n'étoit point assez de renoncera une couronne , de perdre un amant aimé, et de se donner à un objet haï; il faJloit encore qu'elle contraignît ses sentiments devant un mari prévenu pour elle de la passion la plus ardente , et naturellement jaloux. Cet époux, charmé de la posséder, étoit sans cesse à ses genoux. Il ne lui laissoit pas seulement la triste consolation de pleurer en secret ses malheurs. La nuit arrivée, la fille de Léontio sentit redoubler son affliction. Mais que devint-elle lorsque ses femmes, après l'avoir déshabillée, la laissèrent seule avec le connétable? Il lui demanda respectueusement la cause de l'abattement où ellesembloit être. Cette question embarrassa Blanche, qui feignit de se trouver mal. Son époux y fut d'abord trompé; mais il ne demeura pas long-temps dans cette erreur. Comme il étoit véritablement inquiet de l'état où il la voyoit, et qu'il la pressoit de se mettre au lit, ses instances, qu'elle expliqua mal, présentèrent à son esprit une image si cruelle, que, ne pouvant plus se contraindre, elle donna un libre cours à ses soupirs et à ses larmes. Quelle vue pour un homme qui s étoit cru au comble de ses vœux! Il ne douta plus que l'affliction de sa lémme ne renfermât quelque chose de sinistre pour son amour. Néanmoins, quoique cette connoissance le mît dans une situation presque aussi déplorable que