‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 159 sur 241 · LIVRE IV, CHAP. IV. ^^i · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAP. IV. ^^i

connétable, vous voulez encore m'inteiclire voiie vue, la seule consolation qui me reste? Fuyez plutôt, répondit la fille de Siffredi en versant quelques larmes ; la vue de ce qu'on a tendrement aimé n'est plus un bien lorsqu'on a perdu l'espérance de le posséder. Adieu , seigneur, fuyez-moi; vous devez cet effort à votre gloire et à ma réputation. Je vous le demande aussi pour mon repos; car enfin, quoique ma vertu ne soit point alarmée des mouvements de mon cœur, le souvenir de votre tendresse me livre des combats si cruels , qu'il m'en coûte trop pour les soutenir.

Elle prononça ces paroles avec tant de vivacité, qu'elle renversa, sans y penser, un flambeau qui étoit sur une table derrière elle; la bougie s'étei^rnit en tombant. Blanche la ramasse; et, pour la rallumer, elle ouvre la porte de l'antichambre, et gagne le cabinet de ]\ise , qui n'étoit pas encore couchée : puis elle revient avec de la lumière. Le roi, qui attendoit son retour, ne la vit pas plus tôt, qu'il se remit à la presser de souffrir son attachement. A la voix de ce prince , le connétable, l'épée à la main, entra brusquement dans la chambre presque en même temps que son épouse ; et s'avançant vers Enrique avec tout le ressentiment que sa rage lui inspiroit : C'en est trop, tyran , lui cria-t-il ; ne crois pas que je sois assez lâche pour endurer l'affront que tu fais à mon honneur. Ah ! traître, lui répondit le roi en se mettant en défense, ne t imagine pas toi-même pouvoir impunément exécuter ton dessein. A ces mots, ils commencèrent un combat qui fut trop vif pour durer long-temps. Le connétable, «craignant que Siffredi et ses dome.^tiques

n'accourussent trop vite aux cris que poussoit Blanche, et ne s'opposassent à sa vengeance, ne se ménagea point. Sa fureur lui ôta le jugement; il prit si mal ses mesures, qu'il s'enferra lui-même dans l'épée de son ennemi; elle lui entra dans le corps jusqu'à la garde. Il tomba , et le roi s'arrêta dans le moment.

La fille de Léontio, touchée de l'état où elle voyoit son époux , et surmontant la lépugnance naturelle quelle avoit pour lui , se jeta à terre , et s'empressa de le secourii'. Mais ce malheureux époux était trop prévenu contre elle pour se laisser attendrir aux témoignages qu'elle lui donnoit de sa douleur et de sa compassion. La mort , dont il sentoit les approches , ne put étouffer les transports de sa jalousie. Il n'envisagea , dans ces derniers moments , que le bonheur de son rival; et cette idée lui parut si affreuse, que, l'appelant tout ce qui lui restoit de force, il leva son épée qu il tenoit encore, et la plongea dans le sein de Blanche. Meurs, lui dit-il en la perçant; meurs, infidèle épouse, puisque les nœuds de l'hyménée n'ont pu me conserver une foi que tu m'avois jurée sur les autels! Et toi, poursuivit-il, Enrique, ne t'applaudis point de ta destinée ! Tu ne saurois jouir de mon malheur ; je meurs content. En achevant de parler de cette sorte , il expira; et son visage, tout couvert qu'il étoit des ombres de la mort , avoit encore quelque chose de fier et de terrible. Celui de Blanche offroit un spectacle bien différent. Le coup qui l'avoit frappée étoit mortel. Elle tomba sur le corps mourant de son époux; et le sang de l'innocente victime se confondoit avec celui de son meurtrier, qui avoit si brusquement exécuté sa

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cruelle résolution, que le roi n'en avoit pu prévenir l'elfe t.

Ce prince infortuné fit un cri en voyant tomber Blanche; et, plus frappé qu'elle du coup qui Farrachoit à la vie , il se mit en devoir de lui rendre les mêmes soins qu'elle avoit voulu prendre, et dont elle avoit été si mal récompensée. Mais elle lui dit d'une voix mourante : Seigneur, votre peine est inutile; je suis la victime que le sort impitoyable deniandoit. Puisse-t-elle apaiser sa colère, et assurer le bonheur de votre règne! Comme elle achevoit ces pai^oles, Léontio, attiré par les cris qu'elle avoit poussés, arriva dans la chambre; et, saisi des objets qui se présentoient à ses yeux, il de'meura immobile. Blanche, sans l'apercevoir, continua de parler au roi. Adieu, prince, lui dit-elle, conservez chèrement ma mémoire; ma tendresse et mes malheurs vous y obligent. N'ayez point de ressentiment contre mon père. Ménagez ses jours et sa douleur, et rendez justice à son zèle. Surtout faites-lui connoîtremon innocence; c'est ce que je vous recommande plus que toute autre chose. Adieu, mon cher Enrique.... je meurs.... recevez mon dernier soupir.

A ces mots, elle mourut. Le roi garda quelque temps un morne silence. Ensuite il dit à Siffredi, qui paroissoit dans un accablement mortel : Voyez, Léontio, contemplez votre ouvrage; consignerez dans ce tragique événement le fruit de vos soins officieux et de votre zèle pour moi. Le vieillard ne répondit rien , tant il étoit pénétré de douleur. Mais pourquoi m'arrêter à décrire des clioscs qu'aucuns termes ne peuvent exprimer.^' Il suflit de dire qu ils lirent lun et l'autre les plaintes du

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