‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 16 sur 241 · LIVRE I , CHAP. V · texte numérisé non relu

LIVRE I , CHAP. V

Je volai les pierreries de la femme de don Rodriorue : et ce vol ne laissoit pas d'être assez considérable; puis allant chercher ma belle Hélène , qui sétoit retirée chez une blanchisseuse de ses amies , je l'enlevai en plein midi , afin que personne n'en ignorât. Je passai plus avant ; je la menai dans son pays , où je l'épousai solennellement, tant pour faire plus de dépit aux Herrera que pour laisser aux enfants de famille un si bel exemple à suivre. Trois mois après ce beau mariage, j'appris que don Rodrigue étoit mort. Je ne fus pas insensible à cette nouvelle ; car je me rendis promptement à Séville pour demander son bien : mais j'y trouvai du changement. Ma mère n'étoit plus, et en mourant elle avoit eu l'indiscrétion d'avouer tout , en présence du curé de son village et d'autres bons témoins. Le fils de don Rodrigue tenoit déjà ma place , ou plutôt la sienne; et il venoit d'être reconnu avec d'autant plus de joie, qu'on étoit moins satisfait de moi ; de manière que, n'ayant rien à espérer de ce côté-là, et ne me sentant plus de goût pour ma grosse femme, je me joignis à des chevaliers de la fortune , avec qui je commençai mes

caravanes. . ^

Le jeune voleur ayant achevé son histoire , un autre dit qu'il étoit fils d'un marchand de Burgos ; que , dans sa jeunesse, poussé d'une dévotion indiscrète, il avoit pris l'habit et fait profession dans un ordre fort austère, et que quelques années après il avoit apostasie. Enfin les huit voleurs parlèrent tour à tour; et lorsque je les eus tous entendus, je ne fus pas surpris de les voir ensemble. Ils changèrent ensuite de discours. Ils mirent sur le tapis divers projets pour la campagne prochaine; GïL Bl\s. I. 3

et, après avoir forme une résolution , ils se levèrent de table pour s'aller coucher. Ils allumèrent des bougies, et se retirèrent dans leurs chambres. Je suivis le capitaine Rolando dans la sienne, où , pendant que je l'aidois à se déshabiller : Eh bien ! Gil Blas , me dit-il d'un air gai , tu vois de quelle manière nous vivons. Nous sommes toujours dans la joie; la haine ni l'envie ne se glissent point parmi nous ; nous n'avons jamais ensemble le moindre démêlé; nous sommes plus unis que des moines. Tu vas, mon enfant, poursuivit-il, mener ici une vie bien agréable ; car je ne te crois pas assez sot pour te faire une peine dêtre avec des voleurs. Eh! voit - on d'autres gens dans le monde? Non, mon ami, tous les hommes aiment à s'approprier le bien d'autrui; c'est un sentiment général ; la manière seule de le faire en est différente. Les conquérants, par exemple, s'emparent des états de leurs voisins. Les personnes de qualité empruntent, et ne rendent point. Les banquiers, trésoriers, agents de change, commis, et tous les marchands, tant gros que petits, ne sont pas fort scrupuleux. Pour les gens de justice , je n'en parlerai point ; on n ignore pas ce qu'ils savent faire. Il faut pourtant avouer qu'ils sont plus humains que nous ; car souvent nous ôtons la vie aux innocents, et eux quelquefois la sauvent même aux coupables.

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