LIVRE IV, CHAP. VI
avec tant de vivacité , que don Félix lui dit en souriant : Ami , je me repens de vous avoir fait faire connoissance avec dona Kimena; et, si vous m'en croyez, vous n'irez plus chez elle ; je vous le conseille pour votre repos. Aurore de Guzman pourroit vous faire voir du pays, et vous inspirer une passion....
Je n'ai pas besoin de la revoir, interrompit-il, pour en devenir amoureux; laffaire en est faite. Jen suis fâché pour vous, répliqua le faux Mendoce; car vous n'êtes pas un homme à vous attacher ; et ma cousine n'est pas une Isabelle, je vous en avertis. Elle ne s'accommoderoit pas d'un amant qui n'auroit pas des vues légitimes. Des vues légitimes! repartit don Luis; peuton en avoir d'autres sur une fille de son sang ? C'est me faire une offense que de me croire capable de jeter sur elle un œil profane; connoissez-moi mieux, mon cher Mendoce : hélas! je m'estimerois le plus heureux de tous les hommes, si elle approuvoit ma recherche et vouloit lier sa destinée à la mienne.
En le prenant sur ce ton-là, reprit don Félix, vous m'intéressez à vous servir. Oui, j entre dans vos sentiments. Je vous offre mes bons offices auprès d Aurore; et je veux dès demain essayer de ea^ner ma tante, qui a beaucoup de crédit sur son esprit. Pacheco rendit mille grâces au cavalier qui lui faisoit de si belles promesses, et nous nous aperçûmes avec joie que notre stratagème ne pouvoit aller mieux. Le jour suivant nous augmentâmes encore l'amour de don Luis par une nouvelle invention. Ma maîtresse, après avoir été trouver dona Kimena comme pour la rendre favorable à ce cavalier , vint le rejoindre. J'ai parlé à ma
tante, lui dit-elle, et je n'ai pas eu peu de peine à la mettre dans vos intérêts. Elle étoit furieusement prévenue contre vous. Je ne sais qui vous a fait passer dans son esprit pour un libertin ; mais il est constant que quelqu'un lui a fait de vous un portrait désavantageux; heureusement j ai entrepi'is votre apologie, et j'ai pris si vivement votre parti , que j'ai détruit enfin la mauvaise impression qu'on lui avoit donnée de vos niœurs.
Ce n'est pas tout, poursuivit Aurore, je veux que vous ayez, en ma présence, un entretien avec ma tante ; nous achèverons de vous assurer son appui. Pacheco témoigna une extrême impatience d'entretenir dona Rimena , et cette satisfaction lui fut accordée le lendemain matin. Le faux Mendoce le conduisit à la dame Ortiz , et ils eurent tous trois une conversation où don Luis fit voir qu'en peu de temps il s'étoit laissé fort enflammer. L adroite Kimena feignit d'être touchée de toute la tendresse qu'il faisoit paroître, et promit au cavalier de faire tous ses efforts pour engager sa nièce à l'épouser. Pacheco se jeta aux pieds d'une si bonne tante, pour la remercier de ses bontés. Là-dessus don Félix demanda si sa cousine étoit levée. Non, répondit la duègne, elle repose encore, et vous ne sauriez la voir présentement; mais revenez cette après-dînée, et vous lui parlerez à loisir. Cette réponse de la dame Chimène redoubla, comme vous pouvez croire, la joie de don Luis , qui trouva le reste de la matinée bien long. Il regagna l'hôtel garni avec Mendoce, qui ne prenoit pas peu de plaisir à l'observer, et à remarquer en lui toutes les apparences d'un véritable amour.