‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 168 sur 241 · LIVRE IV, CHAP. VI · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAP. VI

qu'elle l'étoit naturellement. On peut cîire que son déguisement la changeoit à un point, qu Aurore et don Félix paroissoient deux personnes différentes; il sembloit même qu elle fût beaucoup plus grande en femme qu'en honmie : il est vrai que ses chappins ' , car elle en avoit d une hauteur excessive , n'y contribuoient pas peu. Lorsqu'elle eut ajouté à ses charmes tous les secours que l'art pouvoit leur prêter , elle attendit don Luis avec une agitation mêlée de crainte et d'espérance. Tantôt elle se fioit à son esprit et à sa beauté, et tantôt elle appréhendoit de n en faire qu un essai malheureux. Ortiz, de son côté, se prépara de son mieux à seconder ma maîtresse. Pour moi, comme il ne falloit pas que Pacheco me vît dans cette maison , et que , semblable aux acteurs qui ne paroissent qu'au dernier acte d'une pièce, je ne devois me montrer que sur la fin de la visite, je sortis aussitôt que j'eus dîné.

Enfin , tout étoit en état quand don Luis arriva. 11 fut reçu très-agréablement de la dame Chimène , et il eut avec Aurore une conversation de deux ou trois heures ; après quoi j'entrai dans la chambre où ils étoient , et m adressant au cavalier : Seigneur , lui disje , don Félix mon maître ne viendra point ici d'aujourd'hui ; il vous prie de l'excuser; il est avec trois hommes de Tolède , dont il ne peut se débarrasser. Ah ! le petit libertin! s'écria dona Rimena; il est sans doute en débauche. Non, madame, repris-je, il s'entretient avec eux d'affaires fort sérieuses. Il a un véritable cliairrin

de ne pouvoir se rendre ici ; il ma chargé de vous le

Chappin, claque, espèce de sandale que les femmes espagnoles mctlent par dessus leurs souliers

dire, aussi bien qu'à dona Aurora. Oh! jene recois point ses excuses , dit ma maîtresse en plaisantant : il sait que j'ai été indisposée; il devoit marquer un peu plus d'empressement pour les personnes à qui le sang le lie. Pour le punir, je ne le veux voir de quinze jours. Eh! madame, dit alors don Luis, ne formez point une si cruelle résolution; don Félix est assez à plaindre de ne vous avoir pas vue.

Ils plaisantèrent quelque temps là-dessus ; ensuite Pacheco se' retira. La belle Aurore change aussitôt de forme , et reprend son habit de cavalier. Elle retourne à l'hôtel garni le plus promptement qu'il lui est possible. Je vous demande pardon, cher ami, dit-elle à don Luis , de ne vous avoir pas été trouver chez ma tante ; mais je n'ai pu me défaire des personnes avec qui j'étois. Ce qui me console , c'est que vous avez eu du moins tout le loisir de satisfaire vos désirs curieux. Eh bien ! que pensez-vous de ma cousine.'' dites-le-moi sans complaisance. J'en suis enchanté , répondit Pacheco. Vous aviez raison de dire que vous vous ressemblez tous deux. Je n'ai jamais vu de traits plus semblables; c'est le même tour de visage ; vous avez les mêmes yeux , la même bouche , le même son de voix. Il y a pourtant quelque différence : Aurore est plus grande que vous; elle est brune , et vous êtes blond , vous êtes enjoué , elle est sérieuse; voilà tout ce qui vous distingue l'un de l'autre. Pour de l'esprit, continua-t-il, je ne crois pas qu'une substance céleste puisse en avoir plus que votre cousine. En un mot, c'est une personne d'un mérite infini.

Le seigneur Pacheco prononça ces dernières paroles

Page 1