‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 173 sur 241 · LIVRE IV, CHAP. VII · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAP. VII

mon maître; je fis plus, je vantai le discernement et le bon goût d'Eufrasie. Je fus même assez impudent pour avancer qu'elle ne pouvoit avoir de galant plus aimable. Le bonhomme ne sentit point que je lui donnois de l'encensoir par le nez ; au contraire , il s'applaudit de mes paroles : tant il est vrai qu'un flatteur peut tout risquer avec les grands! Ils se prêtent jusqu'aux flatteries les plus outrées.

Le vieillard, après avoir écrit, s'arracha quelques poils de la barbe avec des pincettes; puis il se lava les yeux, pour ôter une épaisse chassie dont ils étoient pleins. Il lava aussi ses oreilles , ensuite ses mains ; et , quand il eut fait toutes ses ablutions, il teignit en noir sa moustache , ses sourcils et ses cheveux. Il fut plus long-temps à sa toilette qu'une vieille douairière qui s'étudie à cacher l'outrage des années. Comme il achevoit de s'ajuster , il entra un autre vieillard de ses amis , qu'on nommoit le comte d'Asumar. Quelle différence il y avoit entre eux ! Celui-ci laissoit voir ses cheveux blancs, s'appuyoit sur un bâton, et sembloit se faire honneur de sa vieillesse , au lieu de vouloir paroître jeune. Seigneur Pacheco, dit-il en entrant, je viens vous demander à dîner. Soyez le bien venu, comte, répondit mon maître. En même temps ils s'embrassèrent l'un l'autre, s'assirent, et commencèrent à s'entretenir en attendant qu'on servît.

Leur conversation roula d'abord sur une course de taureaux qui s'étoit faite depuis peu de jours. Ils parlèrent des cavaliers qui y avoient montré le plus d'adresse et de vigueur; et là-dessus le vieux comte, tel que Nestor, à qui toutes les choses présentes donnoient occasion de

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louer les choses passées, dit en soupirant : Hélas ! je ne vois point aujourd liui d'honnues comparables à ceux que j'ai vus autrefois, ni les tournois ne se font pas avec autant de magnificence qu'on les faisoit dans ma jeunesse. Je riois en moi-même de la prévention du bon seigneur d'Asumar, qui ne s'en tint pas aux tournois; je me souviens, quand il fut à table et quon apporta le fruit, qu'il dit en voyant de fort belles pêches qu'on avoit servies : De mon temps, les pêches étoient bien plus grosses ijuelles ne le sont à présent; la nature s'affoibloit de jour en jour. Sur ce pied-là, dis-je alors en moi-même en sonriant, les pêches du temps d'Adam dévoient être d'une grosseur merveilleuse.

Le comte d Asumar demeura presque jusqu'au soir avec mon maître, qui ne se vit pas plus tôt débarrassé de lui, qu'il sortit en me disant de le suivre. Nous allâmes <,'hez Eufrasie, qui logeoit à cent pas de notre maison , et nous la trouvâmes dans im appartement des plus j)rop!es. Elle étoit galanmient habillée, et avoit un air de jeunesse qui nie la fit prendre pour une mineure, bien qu'elle eut trente bonnes années pour le moins. Elle pouvoit passer pour jolie, et j admirai bientôt son esprit. Ce n'étoit pas une de ces coquettes qui n'ont qu'un babil brillant avec des manières libres : elle avoit de la modestie dans son action comme dans ses discours, et elle parloit le plus spirituellement du inonde, sans paroître se donner pour spirituelle. Je la considérois avec un extrême étonnement. O ciel! disois-je, estil possible qu une personne qui se montre si réservée soit capable de vivre dans le libertinage ? Je m'imaginois que toutes les femmes galantes dévoient être effrontées.

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