LIVRE IV, CIIAP. Vm. oS
nier caractère est aimable, clis-je à Molina; mais laulre ne convient guère, ce me semble, au beau sexe. Pas trop, répondit-il en souriant; il y a même bien des hommes qu il rend ridicules. Madame la marquise , notre maîtresse, continua-t-il , est aussi un peu grippée de philosophie'. Qu'on va disputer ici aujourdhui! Dieu veuille que la religion ne soit pas intéressée dans la dispute !
Comme il achevoit ces mots , nous vîmes entrer un homme sec, qui avoit l'air grave et renfrogné. Mon gouverneur ne l'épargna point. Celui-ci, me dit-il, est un de ces esprits sérieux qui veulent passer pour de grands génies, à la faveur de leur silence ou de quelques sentences tirées de Senèque, et qui ne sont que de sots personnages, à les examiner fort sérieusement. Il vint ensuite un cavalier d'assez belle taille, qui avoit la mine grecque ; c'est-à-dire le maintien plein de suffisance. Je demandai qui c'étoit. C'est un poète dramatique, me dit Molina. Il a fait cent mille vers en sa vie , qui ne lui ont pas rapporté quatre sous ; mais, en récompense , il vient , avec six lignes de prose , de se faire un étabhssement considérable.
Jallois m'éclaircir de la nature d'une fortune faite à si peu de frais, quand j'entendis un grand bruit sur l'escalier. Bon, s'écria le gouverneur, voici le licencié Campanario'. Il s'annonce lui-même avant qu'il paroisse. Il se met à parler dès la porte de la rue , et en voilà jusqu'à ce qu'il soit sorti de la maison. En efiét
■ Grippée, entêtée, entichée. Ce nsot, tres-familicr, a éié un teaips ù la mode.
' Campanario, clocher, carillon.
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tout retentissoit de la voix du bruyant licencié, qui entra enfin dans l'antichambre avec un bachelier de ses amis, et qui ne déparla point tant que dura sa visite. Le seigneur Campanario, dis-je à Prlolina, est apparemment un beau génie. Oui, me répondit mon gouverneur, c'est un honnne qui a des saillies brillantes , des expressions d('tournées j il est réjouissant. Mais, outre que c'est un parleur impitovable, il ne laisse pas de se répéter; et, pour n'estimer les choses qu'autant qu'elles valent , je crois que l'air agréable et comique dont il assaisonne ce qu'il dit en fait le plus grand mérite. La meilleure partie de ses traits ne feroit pas grand honneur à un recueil de bons mots.
Il vint encore d'autres personnes dont Molina me fit de plaisants portraits. Il n'oublia pas de me peindre aussi la marquise, et sa peinture fut de mon goût. Je vous donne , me dit-il , notre patronne pour un esprit assez uni , malgré sa philosophie. Elle n'est point d'une humeur difficile , et on a peu de caprices à essuyer en la servant. C'est une femme de qualité des plus raisonnables que je connoisse ; elle n'a même aucune passion. Elle est sans goût pour le jeu comme pour la galanterie , et n'aime que la conversation. Sa vie seroit bien ennuyeuse pour la plupart des dames. Le gouverneur , par cet éloge , me prévint en faveur de ma maîtresse. Cependant , quelques jours après , je ne pus m'empêcher de la soupçonner de n'être pas si ennemie de l'amour; et je vais dire sur quel fondement je conçus ce soupçon.
Un matin , pendant qu'elle étoit à sa toilette , il se présenta devant moi un petit homme de quarante ans ,
MVKE IV, cu.vp. Mil. 'iSy
désagréable de sa figure, plus crasseux que 1 auteur Pedro de Moya , et fort bossu par dessus le marché. Il me dit qu'il vouloit parler à madame la marquise. Je lui demandai de quelle part. De la mienne, répondit-il fièrement. Dites-lui queje-suis le cavalier dont elle s'entretint liier avec dona Anna de Velasco. Je l'introduisis dans 1 appartement de ma maîtresse, et je l'annonçai. La marquise fit aussitôt une exclamation , et dit avec un transport de joie qu'il pouvoit entrer. Elle ne se contenta p;is de le recevoir favorablement, elle obligea toutes ses femmes à sortir de la chambre ; de sorte que le petit bossu, plus heureux qu'un honnête homme, y demeura seul avec elle. Les soubrettes et moi nous rîmes un peu de ce beau tête-à-tête, qui dura près d'une heure; après quoi ma patronne congédia le bossu , en lui faisant des civilités qui marquoient qu'elle étoit très-contente de lui.
Elle avoit effectivement pris tant de plaisir à son entretien , qu'elle nie dît le soir en particulier : Gil Blas , quand le bossu reviendra, faites-le entrer dans mon appartement le plus secrètement que vous pourrez. Ce commandement, je l'avoue, me donna d'étranges soupçons ; néanmoins , suivant l'ordre de la marquise , dès que le petit homme revint, et ce fut le lendemain matin , je le conduisis par un escalier dérobé jusque dans la chambre de madame. Je fis pieusement la même chose deux ou trois fois, et je conclus de là que la marquise avoit des inclinations bizarres, ou que le bossu faisoit le personnage d'un entremetteur.
Ma foi , disois-je , prévenu de cette opinion , si ma maîtresse aime quelque homme bien fait, je le lui par-
donne 5 mais si elle est entêtée de ce magot, franchement je ne puis excuser cette dépravation de goût. Que je jugeois mal de la patronne! Le petit bossu se mêloit de magie ; et , comme on avoit vanté son savoir à la marquise , qui se prêtoit volontiers aux prestiges des charlatans , elle avoit des entretiens particuliers avec lui. Il faisoit voir dans le verre , monlroit à tourner le sas ', et révéloit, pour de l'argent, tous les mystères de la cabale; ou bien, pour parler plus juste, c'étoit un fripon qui subsistoit aux dépens des personnes trop crédules ; et l'on disoit qu'il avoit sous contribution plusieurs femme* de qualité '.
' Le sas est un tamis qa'an charlatan sait faire toamer et arrêter sur la jiersonne qu'on soupçonne, etc.
' C'étoit un foible assez commun cher les femmes de qualité du siècle de Louis xiv, que la croyance à la magie et la fureur de consulter les diseurs de bonne aventure. Les histoires de la Voisin n'avoient été que trop célèbres. En i67'2 , La Fontaine avoit fait sa fable des Devineresses. (Livre vu, fable i5.) En 1700, la Duverger étoit une devineresse fort en vogue à Paris. Dancourt en parle expressément dans une comédie qui fut jouée cette année-là :