LIVRE IV, CHAP. VIII
Effectivement, on y lisoit chaque jour, tantôt des poèmes dramatiques, et tantôt d'autres poésies. Mais on n'y faisoit guère que des lectures sérieuses; les pièces comiques y étoient méprisées. On n'y regardoit la meilleure comédie, ou le roman le plus ingénieux et le plus égayé, que comme une foible production qui ne méritoit aucune louange; au lieu que le moindre ouvrage sérieux, une ode, une églogue, un sonnet, y passoit pour le plus grand effort de l'esprit humain. 11 arrivoit souvent que le public ne confirmoit pas les jugements du bureau, et que même il siffloit quelquefois impoliment les pièces qu'on y avoit fort applaudies.
J'étois maître de salle dans cette maison ; c'est-à-dire que mon emploi consistoit à tout préparer dans l'appartement de ma maîtresse pour recevoir la compagnie, à ranger des chaises pour les hommes et des carreaux pour les femmes : après quoi je me tenois à la porte de la chambre , pour annoncer ^ et introduire les personnes qui arrivoient. Le premier jour, à mesure que je les faisois entrer, le gouverneur des pages, qui par hasard étoit alors dans l'antichambre avec moi, me les dépeignoit agréablement. Il se nommoit André Molina. Il étoit naturellement froid et railleur, et ne manquoit pas d'esprit. D'abord un évêque se présenta. Je l'annonçai ;
mont; on a d'elle de bons ouvrages. Cette dame tenoit un cercle respectable; mais Le Sage, écrivain comique , étoit un peu piqué de ce que la seule Tbalie ne fût pas digne d'être admise dans ce temple des Muses, et il marquoit ici son dépit personnel.
• ^I. SmoUett, qui a traduit Gil Blas en langue anglaise, a placé ici une note sur le rôle du domestique qui prononce tout haut le nom des personnes qui entrent. Il l'appelle tke Announcer ; mais nous ne disons l' Annonceur qu'en parlant d'an comédien.
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et, quand il fut entre, le gouverneur me dit : Ce prélat est d'un caractère assez plaisant. Il a quelque crédit à la cour; mais il voudroit bien persuader qu'il en a beaucoup. Il fait des offres de services à tout le monde, et ne sert personne. Un jour il rencontre chez le roi un cavalier qui le salue; il l'arrête, l'accable de civilités, et lui serrant la main : Je suis, lui dit-il, tout acquis à votre seigneurie. Mettez-moi, de grâce, à l'épreuve; je ne mourrai point content si je ne trouve une occasion de vous obliger. Le cavalier le remercia d'une manière pleine de reconnoissance ; et, quand ils furent tous deux séparés, le prélat dit à un de ses officiers qui le suivoit : Je crois connoître cet homme-là; j'ai une idée confuse de l'avoir vu quelque part.
Un moment après l'évêque, le fils d'un grand parut; et lorsque je l'eus introduit dans la chambre de ma maîtresse : Ce seigneur, me dit Molina, est encore un original. Imaginez-vous qu'il entre souvent dans une maison pour traiter d'une affaire importante avec le maître du logis , qu'il quitte sans se souvenir de lui en parler. Mais, ajouta le gouverneur, en voyant arriver deux femmes, voici doua Angela de Penafiel et dona Margarita de Montalvan. Ce sont deux dames qui ne se ressemblent nullement. Dona Margarita se pique d'être philosophe; elle va tenir tête aux plus profonds docteurs de Salamanque, et jamais ses raisonnements ne céderont à leurs raisons. Pour dona Angela, elle ne fait point la savante, quoiqu'elle ait l'esprit cultivé. Ses discours ont de la justesse, ses pensées sont fines, ses expressions délicates , nobles et naturelles. Ce der-