‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 183 sur 241 · LIVRE IV, CHAP. X. 4oi · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAP. X. 4oi

vance , je traverse les chambres , et j arrive à celle où il V avoit de la lumière , c'est-à-dire une bougie qui brûloit sui' une table de marbre dans un flambeau de vermeil. Je remarquai dabord un ameublement d'été très-propre et très-galant; mais bientôt, jetant les yeux sur un lit dont les rideaux étoient à demi ouverts à cause de la chaleur, je vis un objet qui attira mon attention toute entière. C'étoit une jeune dame qui , malgré le bruit du tonnerre qui venoit de se faire entendre , dormoit d un profond sommeil. Je m'approchai d'elle tout doucement; et, à la clarté que la bougie me prêtoit , je démêlai un teint et des traits qui m'éblouirent. Mes esprits tout-à-coup se troublèrent à sa vue. Je me sentis saisir, transporter; mais, quelques mouvements qui m'agitassent, l'opinion que j'avois de la noblesse de son sang m'empêcha de former une pensée téméraire, et le respect lemporta sur le sentiment. Pendant que je ra'enivrois du plaisir de la contempler , elle se réveilla.

Imaginez-vous quelle fut sa surprise de voir dans sa chambre et au milieu de la nuit un homme qu elle ne connoissoit point. Elle frémit en m'apercevant , et fit un grand cri. Je m'efforçai de la rassurer ; et mettant un genou à terre : Madame, lui dis-je, ne craignez rien ; je ne viens point ici pour vous nuire. J'allois continuer ; mais elle étoit si effravée , qu'elle ne m'écouta point. E'ie appelle ses femmes à plusieurs reprises ; et , comme personne ne lui répondoit , elle prend une robe de chambre légère qui étoit au pied de son lit , se lève brusquement, et passe dans les chambres que j'avois traversées, en appelant encore les filles qui la servoient , Gii. Bl\s I. 26

aussi bien qu'une sœur cadette qu'elle avoit sous sa conduite. Je m'attendois à voir arriver tous les valets ; et j'avois lieu d'appréhender que , sans vouloir m' entendre, ils ne me fissent un mauvais traitement ; mais, par bonheur pour moi , elle eut beau crier , il ne vint à ses cris qu'un vieux domestique qui ne lui auroit pas été d'un Sgrand secours si elle eût eu quelque chose à craindre. Néanmoins, devenue un peu plus hardie par sa présence , elle me demanda fièrement qui j'étois , par où et pourquoi j'avois eu l'audace d'entrer dans sa maison. Je commençai alors à me justifier; et je ne lui eus pas sitôt dit que j'avois trouvé la porte du cabinet du jardin ouverte, quelle s'écria dans le moment : Juste ciel ! quel soupçon me vient dans l'esprit !

En disant ces paroles , elle alla prendre la bougie sur la table; elle parcourut toutes les chambres l'une après l'autre , et elle n'y vit ni ses femmes ni sa sœur ; elle remarqua même qu'elles avoient emporté toutes leurs bardes. Ses soupçons ne lui paroissant alors que trop bien éclaircis, elle vint à moi avec beaucoup d'émotion , et me dit : Perfide , n'ajoute pas la feinte à la trahison. Ce n'est pas le hasard qui t'a fait entrer ici: tu es de la suite de don Fernand de Leyva, et tu as part à son crime. Mais n'espère pas m'échapper ; il me reste encore assez de monde pour t' arrêter. Madame, lui dis-je , ne me confondez point avec vos ennemis. Je ne connois point don Fernand de Leyva ; j'ignore même qui vous êtes. Je suis un malheureux qu'une affaire d'honneur oblige à s'éloigner de Madrid ; et je jure , par tout ce qu'il y a de plus sacré, que, sans l'orage qui m'a surpris , je ne serois point venu chez vous.

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