LIVRE IV, (;hap. X
Jugez donc de moi plus favorablement : au lieu de me croire complice du crime qui vous offense , croyez moi plutôt disposé à vous venger. Ces derniers mots, et le ton dont je les prononçai, apaisèrent la dame, qui sembla ne plus me regarder comme son ennemi : mais si elle perdit sa colère , ce ne fut que pour se livrer à sa douleur. Elle se mit à pleurer amèrement. Ses larmes m'attendrirent ; et je n'étois guère moins affligé qu'elle , bien que je ne susse pas encore le sujet de son affliction. Je ne me contentai pas de pleurer avec elle; impatient de venger son injure, je me sentis saisir d'un mouvement de fureur. Madame , m'écriai-je , quel outrage avez-vous reçu ? Parlez : j'épouse votre ressentiment. Voulez-vous que je coure après don Fernand et que je lui perce le cœur ? Nommez - moi tous ceux qu'il faut vous immoler: commandez. Quelques périls, quelques malheurs qui soient attachés à votre vengeance, cet inconnu, que vous croyez d'accord avec vos ennemis, va s'y exposer pour vous.
Ce transport surprit la dame , et arrêta le cours de ses pleurs. Ah! seigneur, me dit-elle, pardonnez ce soupçon à l'état cruel où je me vois. Ces sentiments généreux détrompent Séraphine ; ils m'ôtent jusqu'à la honte d'avoir un étranger pour témoin d'un affront fait à ma famille. Oui , noble inconnu , je reconnois mon erreur, et je ne rejette pas votre secours ; mais je ne demande point la mort de don Fernand. Eh bien ! madame, repris-je, quels services pouvez- vous attendre de moi? Seigneur, repartit Séraphine, voici de quoi je me plains. Don Fernand de Leyva est amoureux de ma sœur Julie , qu'il a vue par hasard à Tolède , où nous
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tlenieurons ordinairement. Il y a trois mois qu'il en fit la demande au comte de Polan mon père, qui lui refusa son aveu, à cause d'une vieille inimitié qui règne entre nos maisons. Ma sœur n'a pas encore quinze ans ; elle aura eu la foiblesse de suivre les mauvais conseils de mes femmes , que don Fernand a sans doute gagnées ; et ce cav.alier, averti que nous étions toutes seules en cette maison de campagne , a pris ce temps pour enlever Julie. Je voudrois du moins savoir quelle retraite il lui a choisie , afin que mon père et mon frère , qui sont à Madrid depuis deux mois , puissent prendre des mesures là - dessus. Au nom de Dieu , ajouta -t -elle , donnez-vous la peine de parcourir les environs de Tolède ; faites une exacte recherche de cet enlèvement : que ma famille vous ait cette obligation-là. i
La dame ne songeoit pas que 1 emploi dont elle me chargeoit ne convenoit guère à un homme qui ne pouvoit trop tôt sortir de Castille ; mais comment y auroitelle fait réflexion ? je n'y pensois pas moi - hiême. Charmé du bonheur de me voir nécessaire à la plus aimable personne du monde , j'acceptai la commission avec transport , et promis de m'en acquitter avec autant de zèle que de diligence. En effet je n'attendis pas qu'il fut jour pour aller accomplir ma promesse ; je quittai sur-le-champ Séraphine, en la conjurant de me pardonner la frayeur que je lui avois causée , et l'assurant qu'elle auroit bientôt de mes nouvelles. Je sortis par où j'étois entré, mais si occupé de la dame, qu'il ne me fut pas difficile de juger que j'en étois déjà fort épris. Je m'en aperçus encore mieux à l'empressement