‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 185 sur 241 · LIVRE IV, CHAP. X · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAP. X

que j'avois de courir pour elle , et aux amoureuses chimères que je formai. Je me i^eprésentois que SéraphJne, quoique possédée de sa douleur, avoit remarqué mon amour naissant , et qu'elle ne l'avoit peut-être pas vu sans plaisir. Je m'imaginois même que si je pouvois lui porter des nouvelles certaines de sa sœur , et que l'affaire tournât au gré de ses souhaits , j'en aurois tout l'honneur.

Don Alphonse interrompit en cet endroit le fil de son histoire , et dit au vieil ermite : Je vous demande pardon , mon père , si , trop plein de ma passion , je m'étends sur des circonstances qui vous ennuient sans doute. Non , mon fils , répondit l'anachorète , elles ne m'ennuient pas j je suis même bien aise de savoir jusqu'à quel point vous êtes épris de cette jeune dame dont vous m'entrçtenez : je réglerai là-dessus mes conseils.

L'esprit échauffé de ces flatteuses images, reprit le jeune homme , je cherchai pendant deux jours le ravisseur de Julie j mais j'eus beau faire toutes les perquisitions imaginables , il ne me fut pas possible d'en découvrir les traces. Très-mortifié de n'avoir recueilli aucun fruit de mes recherches, je retournai chez Séraphine , que je me peignois dans une extrême inquiétude. Cependant elle étoit plus tranquille que je ne pensois. Elle m'apprit qu'elle avoit été plus heureuse que moi ; qu elle savoit ce que sa sœur étoit devenue; qu'elle avoit reçu une lettre de don Fernand même , qui lui mandoit qu après avoir secrètement épousé Julie, il l'avoit conduite dans un couvent de Tolède. J ai envoyé sa lettre à mon père, ])f)ursuivit Séraphine. J'espère que la chose pourra

se terminer à l'amiable , et qu'un mariage solennel éteindra bientôt la haine qui sépare depuis si long-temps nos maisons.

Lorsque la dame m'eut instruit du sort de sa sœur, elle parla de la fatigue qu'elle m'avoit causée, et du péril où elle pouvoil m'avoir imprudemment jeté en m'engageant à poursuivre un ravisseur, sans se souvenir que je lui avois dit qu'une affaire d honneur me faisoit prendre la fuite. Elle m'en fit des excuses dans les terijies les plus obligeants. Comme j' avois besoin de repos , elle me mena dans le salon , où nous nous assîmes tous deux. Elle avoit une robe de chambre de taffetas blanc à raies noires, avec un petit chapeau de la même étoffe et des plumes noires ; ce qui me fit juger qu'elle pouvoit être veuve. Mais elle me paroissoit si jeune, que je ne savois ce que j'en devois penser.

Si j'avois envie de m'en éclaircir, elle n'en avoit pas moins de savoir qui j'étois. Elle me pria de lui apprendre mon nom, ne doutant pas, disoit-elle, à mon air noble, et encore plus à la pitié généreuse qui m'avoit fait entrer si vivement dans ses intérêts , que je ne fusse d'une famille considérable. La question m'embarrassa : je rougis , je me troublai ; et j'avouerai que , trouvant moins de honte à mentir qu'à dire la vérité, je répondis que j'étois fils du baron de Steinbach , officier de la garde allemande. Dites-moi encore, reprit la dame, pourquoi vous êtes sorti de Madrid. Je vous offre par avance tout le crédit de mon père , aussi bien que celui de mon frère don Gaspard. C'est la moindre marque de reconnoissance que je puisse donner à un cavalier qui , pour me servir , a négligé jusqu'au soin de sa

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