LIVRE V, CHAP. I
plongé dans une profonde rêverie. Qu'y a - 1 - il , mon ami ? lui dis-jej tu me parois bien occupé. Ce n'est pas sans raison , me répondit-il. En même temps il me mit au fait. Tu vois, ajouta-t-il ensuite, si j'ai tort de rêver. C'est toi, téméraire , qui nous as jetés dans cet embanas. L'entreprise , je l'avoue , étoit brillante , et t'auroit comblé de gloire si elle eût réussi; mais, selon toutes les apparences, elle finira mal; et je serois d'avis, pour prévenir les éclaircissements , que nous prissions la fuite avec la plume que nous avons tirée de l'aile du bon homme.
Monsieur Morales, repris-je à ce discours, n'allons pas si vite , vous cédez bien promptement aux difficultés. Vous ne faites guère d'honneur à don Mathias de Gordel, ni aux autres cavaliers avec qui vous avez demeuré à Tolède. Quand on a fait son apprentissage sous de si grands maîtres , on ne doit pas si facilement s'alarmer. Pour moi , qui veux marcher sur les traces de ces héros , et prouver que j'en suis un digne élève , je me roidis contre l'obstacle qui vous épouvante, et je me fais fort de le lever. Si vous en venez à bout , me dit mon compagnon, je vous mettrai au-dessus de tous les grands hommes de Plu tarque.
Comme Morales achevoit de parler , Jérôme de Moyadas entra. Je viens, me dit-il, de tout disposer poiir votre mariage ; vous serez mon gendie dès ce soir, \otre valet, ajouta-t-il , doit vous avoir conté ce qui vient d'arriver. Que dites - vous de leffronterie du fripon qui m'a voulu persuader qu'il étoit fils du correspondant de mon frère ? Morales étoit bien en peine de savoir comment je me tirerois de ce ujauvais pas ,
et il ne fut pas peu surpris de ni entendre , lorsque , regardant tristement Moyadas , je répondis d'un air ingénu à ce bonrgeois : Seigneur, il ne liendroit qu à moi <Ie vous entretenir dans votre erreur et d'en profite)' ; mais je sens que je ne suis pas né pour soutenir un mensonse. Il faut vous faire un aveu sincère. Je ne suis point fils de Juan Vêlez de la Memhrilla '. Qu'en tends-je? interrompit le vieillard avec autant de précipitation que de surprise. Eh (juoi! vous n'êtes pas le
jeune homme à qui mon frère De grâce, seigneur,
interrompis-je aussi , puisque j'ai commencé un récit fidèle et sincère, daignez m'écouter jusqu'au bout. Il v a huit jours que j'aime votre fille , et que l'amour m'arrête à Mérida. Hier , après vous avoir secouru , je me préparois à vous la demander en mariage ; mais vous me fermâtes la bouche, en m'apprenant que vous la destiniez à un autre. Vous me dites que votre frère, en njourant, vous conjura de la donner à Pedro de la Memhrilla; que vous le lui promîtes, et qu'enfin vous étiez esclave de votre parole. Ce discours , je l'avoue , m'accabla , et mon amour, réduit au désespoir, m'inspira le stratagème dont je me suis servi. Je vous dirai pourtant que je me le suis secrètement reproché; mais j'ai cru que vous me le pardonneriez quand je vous le découvrirois , et quand vous sauriez que je suis un
' C'est ici que cominence une nouvelle fourberie dont il n'y a point de vestiges dans Crispin rival de son maître. Feu M. Mailly, de Dijon, avoit été frappé du comique de ces détails ; il en avoit tiré une comédie en un acte, qui ne resseinbloit nullement à celle de Crispin rival, et qniétoit d'ailleurs fort bien écrite eu vers. Elle fut présentée aux comédiens en 1770; mais nous ne savons pas ce qu'elle cst devenue.