‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 211 sur 241 · LIVRE V, CH4P. I · texte numérisé non relu

LIVRE V, CH4P. I

les côtes d'Italie. Nous arrivâmes le plus lieureii sèment du monde au port de Livourne, où je crois que tonte la ville accourut pour nous voir débarquer. Le père de mon esclave Azarini se trouva, par hasard ou par curiosité, parmi les spectateurs. Il considéroit attentivement tous mes captifs à mesure qu ils mettoient pied à terre; mais, quoiqu'il cherchât en eux les traits de son fils , il ne s'attendoit pas à le revoir. Que de transports ! que d'embrassements suivirent leur reconnoissance , quand ils vinrent tous deux à sereconnoître!

Sitôt qu'Azarini eut appris à son père qui j'étois et ce qui m'amenoit à Livourne, le vieillard m'obligea , de même que Béatrix , à prendre un logement chez lui. Je passerai sous silence le détail de mille choses qu il me fallut faire pour rentrer dans le sein de l église ; je dirai seulement que j'abjurai le mahométisme de meilleure foi que je ne l'avois embrassé. Après m'être entièrement purgé de ma gale d'Alger , je vendis mon vaisseau , et donnai la liberté à tous mes esclaves. Pour les Turcs, on les retint dans les prisons de Livourne, pour les échanger contre des chrétiens. Je reçus de l'un et de l'autre Azarini toutes sortes de bons traitements ; le fils épousa même ma sœur Béatrix, qui n'étoit pas à la vérité un mauvais parti pour lui , puisqu'elle étoit fille d'un gentilhomme, et qu'elle avoit le château de Xerica, que ma mère avoit pris soin de donner à bail à un riche laboureur de Paterna, lorsqu'elle w)ulut passer en Sicile.

De Livourne , après y avoir demeuré quelque temps , je partis pour Florence, que j'avois envie de voir. Je n'y allai pas sans lettres de recommandation. Azarini

Gît. kî.as.

lepèreavolt des amis à la cour du grand-duc, et if nie recommandoit à eux comme un genlilliomme espagnol qui étolt son allié. J'ajoutai le don à mon nom , imitant eu cela bien des Espagnols roturiers qui prennent sans foçon ce titre d'honneur hors de leur pays. Je nie faisois donc effrontément appeler don Raphaël; el, comme javois apporté d'Alger de quoi soutenir dignement ma noblesse, je parus à la cour avec éclat. Les cavaliers à qui le vieil Azarijii avoit écrit en ma faveur y publièrent que j'étois une personne de qualité : si bien que leur témoignage et les airs que je me donnois me firent passer sans peine pour un homme d'importance. Je me faufdai bientôt avec les principaux seigneurs , qui me présentèrent au grand-duc. J'eus le bonheur de lui plaire. Je m'attachai à faire ma cour à ce prince et .à l'étudier. J'écoutois attentivement ce que les plus vieux courtisans lui disoient, et par leurs discours je démêlai ses inclinations. Je remarquai , entre autres choses, qu'il aimoit les plaisanteries, les bons contes et les bons mots. Je me réglai là-dessus. J'écrivoïs tous les matins, sur mes tablettes, les histoires que je voulois lui conter dans la journée. J'en savois une grande quantité; j'en avois , pour ainsi dire, un sac tout plein. Jeus beau toutefois les ménager, mon sac se vida peu à peu , de sorte que j'aurois été obligé de me répéter , ou de faire voir que j'étois au bout de mes a^ophthegmes , si mon génie fertile en fictions ne m'en eût pas abondamment fourni; mais je composai des contes galants et comiques qui divertirent fort le grand-duc; et, ce qui arrive souvent aux beaux-esprits de profession , je mettois le matin sur mon agenda des

T.IVRF V, r.HAP. r. /(-t^

hons mots que je donnnis l'après-dîni'e pour des itiproniptus.

Je m'érigeai même en poëte, et je consacrai ma mnse aux louanges du prince. Je demeure d'accord de bonne foi que mes vers n'étoient pas bons ; aussi ne furent-ils pas critiqués : mais guand ils auroient été meilleurs, je doute qu'ils eussent été mieux reçus du grand-duc. Il en paroissoit très-content. La matière peut-être l'empêclioit de les trouver mauvais. Quoi qu'il en soit, ce prince prit insensiblement tant de goût pour moi , que cela donna de l'ombraoe aux courtisans. Ils voulurent découvrir qui j'étois. Ils n'y réussirent point. Ils ajiprirent seulement que j'avois été renégat. Ils ne manquèrent pas de le dire au prince, dans l'esnérance de me nuire. Ils n'en vinrent pourtant pas à bout; au contraire, le grand-duc un jour m'obligea de lui faire une relation fidèle de mon voyage d'Alger. Je lui obéis, et mes aventures, que je ne lui déguisai point, le réjouirent infiniment.

Don Raphaël, me dit -il après que j en eus achevé le récit, j'ai de l'amitié pour vous, et je veux vous en donner une marque qui ne vous permettera pas d'en douter. Je vous fais dépositaire de mes secrets ; et , pour commencer à vous mettre dans ma confidence, je vous dirai que j'aime la femme d'un de mes ministres. C'est la dame de ma cour la plus aimable , mais en même temps la plus vertueuse. Renfermée dans son domestique , uniquement attachée à un époux qui lidcv làtre , elle semble ignorer le bruit que ses charmes font dans Florence. Jugez si cette conquête est difficile ! (cependant cette beauté, tout inaccessible quelle est aux amants, a quelquefois entendu mes soupirs. Jat

4^0 filh BLAS.

trouvé moyen de lui parler sans témoins. Elle connoît mes sentiments. Je ne me flatte point de lui avoir inspire de l'amour ; elle ne m'a point donné sujet de former une si agréable pensée. Je ne désespère pas toutefois de lui plaire par ma constance et par la conduite mystérieuse que je prends soin de tenir.

La passion que j'ai pour cette dame, continua-t-il , n'est connue que d'elle seule. Au lieu de suivre mon penchant sans contrainte , et d'agir en souverain , je dérobe à tout le monde la connoissance de mon amour. Je crois devoir ce ménagement à Mascarini : c'est l'époux de la personne que j'aime. Le zèle et l'attachement qu'il a pour moi , ses services et sa probité, m'obligent à me conduire avec beaucoup de secret et de circonspection. Je ne veux pas enfoncer un poignard dans le sein de ce mari malheureux en me déclarant amant de sa femme. Je voudrois qu'il ignorât toujours , s'il est possible , lardeur dont je me sens brider ; car je suis persuadé qu'il mourroit de douleur s'il savoit la confidence que je vous fais en ce moment. Je cache donc mes démarches , et j'ai résolu de me servir de vous pour exprimer à Lucrèce tous les maux que me fait souffrir la contrainte que je m'impose. Vous serez l'interprète de mes sentiments. Je ne doute point que vous ne vous acquittiez à merveille de cette commissio^n. Liez commerce avec Mascarini ; attachez-vous à gagner son amitié. Introduisez vous chez lui , et vous ménagez la liberté déparier à sa femme. Voilà ce que j'attends de vous , et ce que je suis assuré que vous ferez avec toute l'adresse et la discrétion que demande un emploi si délicat.

Je promis au grand-duc de faire tout mon possible

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