‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 210 sur 241 · LIVRE V, CHAf. X. /^n'i · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAf. X. /^n'i

quelque temps par bienséance. Cependant Colilichini me rendoit des soins, et son amour, loin de se ralentir, sembloit devenir plus vif de jour en jour. Le pauvre ^'arçon n'étoit pas trop bien en argent comptant. Je m en aperçus, et il ne manqua plus d'espèces. Outre quej'avois presque deux fois son âge, je me souvenois d'avoir fait contribuer les hommes dans ma jeunesse, et je regardois ce que je donnois comme une façon de restitution qui acquittoit ma conscience. iNous attendîmes le plus patiemment qu'il nous fut possible le temps que le respect humain prescrit aux veuves pour se remarier. Lorsqu'il fut arrivé, nous allâmes à 1 autel , où nous nous liâmes lun à 1 autre par des nœuds éternels. Nous nous retirâmes ensuite dans mon château , et je puis dire que nous y vécûmes pendant deux années moins en époux qu'en tendres amants. Mais , hélas ! nous n'étions pas unis tous deux pour être long-temps si heureux : une pleurésie emporta mon cher Coiifichini. J'interrompis en cet endroit ma mère. Eh quoi ! madame, lui dis-je, votre ti'oisième époux mourut encore.*^ 11 faut que vous soyez une place bien meurtrière. Que voulez-vous, mon fils? me répondit-elle j puis-je prolonger des jours que le ciel a comptés ? Si j ai perdu trois maris, je n'y saurois que faire. Jen ai fort regretté deux. Celui que j'ai le moins pleuré, c'est le procureur. Comme je ne l'avois épousé que par intérêt , je me consolai facilement de sa perte. Mais , continuât-elle, pour revenir à Coiifichini, je vous dirai que, quel- ([ues mois près sa mort, je voulus aller voir par moimême, auprès de Palerme, une maison de campagne qu'il m'avoil assignée pour douaire dans notre contrat

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(!o niaiiage. Je ni embarquai avec ma fille pour passer eu Sicile ; mais nous avons été piises sur la route par les vaisseaux du bâcha d'Alger. On nous a conduites dans cette ville. Heureusement pour nous, vous vous êtes trouvé dans la place où Ion vouloit nous vendre. Sans cela nous serions tombées entre les mains de quelque patron barbare qui nous auroit maltraitées, et chez qui peut-être nous aurions été toute notre vie en esclavage , sans que vous eussiez entendu parler de nous.

Tel lut le récit que lit ma mère. Après (juoi, messieurs , je lui donnai le plus bel appartement de ma maison, avec la liberté de vivre connue il lui plairoit; ce qui se trouva fort de son goût. Elle avoit une habitude dainier formée par tant d'actes réitérés, qu'il lui falloit absolument un amant ou un mari. Elle jeta d'abord les yeux sur quel({ues-uns de mes esclaves ; mais Hally Pégelin , renégat grec , qui venoit quelquelois au logis, attira bientôt toute son attention. Elle conçut pour lui plus d amour quelle n'en avoit jamais eu pour Colifjchini, et elle étoit si stylée à plaire aux honune.s , qu'elle trouva le secret de charmer <incore celui-là. Je ne fis pas semblant de m'apercevoir de leur intelligence ; je ne songeois alors qu'à m'en retourner en Espagne. Le bâcha m avoit déjà permis d'armer un vaisseau pour aller en course et faire le pii'ate. Cet armement moccupoit ; et , huit jours devant qu'il fût achevé, je dis à Lucinde : Madame, nous partirons d'Alger incessamment; nous allons perdre de vue ce séjour que vous détestez.

Ma mère pâlit à ces paroles , et garda un silence glacé. J en lus étrangement surpris. Que vois-je ? lui dis-je :

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(1 Ou vient que vous ni offrez un visage épouvanté ? Il semble que je vous afflige, au lieu de vous causer de la joie. Je cioyois vous annoncer une nouvelle agréable en vous apprenant que j'ai tout disposé pour notre départ. Est-ce que vous ne souhaiteriez pas de repasser en Espagne? ZSon , mon (ils, je ne le souhaite plus, répondit ma mère. J y ai eu tant de chagrin , que j'y renonce pour jamais. Qu entends-je ? m écriai-je avec douleur; ah! dites plutôt que cest Tamour qui vous en détache. Quel changement, o ciel! Quand vous arrivâtes dans cette ville, tout ce qui se présentoit à vos regards vous étoit odieux ; mais Hally Pégelin vous a mise dans une autre disposition. Je ne m en défends pas, repartit Lucinde; jaime ce renégat, et j'en veux faire mon quatrième époux. Quel projet! interrompis-je avec horreur; vous, épouser un musulman ! \ous oubliez que vous êtes chrétienne, ou plutôt vous ne lavez été jusqu'ici que de nom. Ah ! ma mère , que me faites-vous envisager .f" Vous avez résolu votre perte. \ous allez faire volontairement ce que je nai fait que par nécessité.

Je lui tins bien d'autres discours encore pour la détourner de son dessein'; mais je la haranguai fort inutilement; elle avoit pris son parti. Elle ne se contenta pas même de suivre son mauvais penchant, et de me ({uitter pour aller vivre avec ce renégat, elle voulut emmener avec elle Béatrix. Je m'y opposai. Ah ! malheureuse Lucinde, lui dis-je , si rien n'est capable de vous retenir, abandonnez-vous du moins toute seule à la fureur qui vous possède ; n entraînez point unejeune innocente dans le précipice où vous courez \ous jelei .

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Luciiide sen alla sans répliquer. Je crus qu un resie t:e raison l'éclairoit et l'enipèchoit de s'obstiner à demander sa fille. Que je connoissois mal ma mère! Un de mes esclaves me dit deux jours après : Seigneur , prenez garde à vous. Un captif de Pègelin vient de me taire une confidence dont vous ne sauriez trop tôt profiter. Votre mère a changé de religion; et, pour vous punir de lui avoir retusè Bèatrix, elle a forme la résolution davertir le bâcha de votre fuite. Je ne doutai pas un moment que Lucinde ne fût femme à faire ce <|ue mon esclave me disoit. J'avois eu le temps d'étudier la dame , et je métois aperçu qu'à force déjouer ties rôles santruinaires dans les tragédies , elle s'étoit familiarisée avec le crime. Elle m'auroit fort bien fait brûler tout vif; et je ne crois pas qu'elle eut été plus sensible à ma mort qu'à la catastrophe d'une pièce de théâtre.

Je ne voulus donc pas négliger lavis que me donnoit mon esclave. Je pressai mon embarquement. Je pris des Turcs , selon la coutume des corsaires d'Alger qui vont eii course; mais je n en pris seulement que ce qu il m'en falloit pour ne me pas rendre suspect , et je sortis du port le plus tôt qu'il'me fut possible, avec tous mes esclaves et ma sœur Béatrix. Vous jugez bien que je n oubliai pas d'emporter en même temps ce que j avois d argent et de pierreries ; ce qui pouvoit monter à la valeur de six mille ducats. Lorsque nous fûmes en pleine mer, nous commençâmes par nous assurer des Turcs. Nous les enchaînâmes facilement, parce que mes esclaves étoient en plus grand nombre. iNous eimies un vent si favorable, que nous gagnâmes en peu de temps

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