LIVRE V, CHAP. I
de sa connoissance le mit au service du seigneur Gil Blas de Santillane, dont il n'oublia pas de lui apprendre les affaires. Seigneur Gil Blas, poursuivit don Raphaël en m'adressant la parole, vous savez de quelle manière nous vous dévalisâmes dans un hôtel garni de Valladolid ; je ne doute pas que vous n'ayez soupçonné Ambroise d'avoir été le principal instrument de ce vol , et vous avez eu raison. Il vint nous trouver en arrivant ; il nous exposa l'état où vous étiez , et messieurs les entrepreneurs se réglèrent là-dessus. Mais vous ignorez les suites de cette aventure ; je vais vous en instruire. Nous enlevâmes, Ambroise et moi, votre valise; et, tous deux montés sur vos mules , nous prîmes le chemin de Madrid, sans nous embarrasser de Camille ni de nos camarades, qui furent sans doute aussi surpris que vous de ne nous pas revoir le lendemain.
Nous changeâmes de dessein la seconde journée. Au lieu djaller à Madrid , d'où je n'étois pas sorti sans raison, nous passâmes par Zebreros, et continuâmes notre route jusqu'à Tolède. Notre premier soin , dans cette ville, fut de nous habiller fort proprement; puis, nous donnant pour deux frères galiciens qui voyageoient par curiosité , nous connûmes bientôt de fort honnêtes gens. J'étois si accoutumé à faire l'homme de qualité, qu'on s'y méprit aisément; et comme on éblouit d'or dinaire par la dépense, nous jetâmes de la poudre aux yeux de tout le monde par les fêtes galantes que nous commençâmes à donner aux dames. Parmi les femmes que je voyois, il y en eut une qui me toucha. Je la trouvai plus belle que Camille et beaucoup plus jeune. Je voulus savoir qui elle étoit; j'appris qu'elle se nomnioit
4go GIL BLAS.
Violante, et qu'elle avoit épousé un cavalier qui, déjà las de ses caresses, couroit après celles d'une courtisane qu'il aimoit. Je n'eus pas besoin qu'on m'en dît davantage pour me déterminer à établir Violante dame souveraine de mes pensées.
Elle ne tarda guère à s'apercevoir de sa conquête. Je commençai à suivre partout ses pas , et à faire cent folies pour lui persuader que je ne demandois pas mieux que de la consoler des infidélités de son époux. La belle fit là-dessus ses réflexions, qui furent telles que j'eus enfin le plaisir de connoître que mes intentions étoient approuvées. Je reçus d'elle un billet en réponse de plusieurs que je lui a vois fait tenir par une de ces vieilles qui sont d'une si grande commodité en Espagne et en Italie. La dame me mandoit que son mari soupoit tous les soirs chez sa maîtresse, et ne revenoit au logis que fort tard. Je compris bien ce que cela signifioit. Dès la même nuit j'allai sous les fenêtres de Violante j et je liai avec elle une conversation des plus tendre^. Avant que de nous séparer, nous convînmes que toutes les nuits , à pareille heure , nous pourrions nous entretenir de la même manière , sans préjudice de tous les autres actes de galanterie qu'il nous seroit permis d'exercer le jour.
Jusque là don Baltazar ( ainsi se nonimoit l'époux de Violante) en avoit été quitte à bon marché; mais je voulois aimer physiquement, et je me rendis un soir sous les fenêtres de la dame , dans le dessein de lui dire que je ne pouvois plus vivre si je n'avois un tête-à-tête avec elle dans un lieu plus convenable à l'excès de mon amour; ce que je n'avois pu encore obtenir d'elle. Mais