‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 216 sur 241 · LIVRE V, CHAP. I · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAP. I

comme j'arrivois , je vis venir dans la rue un homme qui sembloit m' observer. En effet c'étoit le mari , qui revenoit de chez sa courtisane de meilleure heure qu'à l'ordinaire, et qui, remarquant un cavalier près de sa maison, au lieu d'y entrer , se promenoit dans la rue. J'y demeurai quelque temps incertain de ce que je devois faire. Enfin je pris le parti d'aborder don Baltazar, que je ne connoissois point et dont je n'étois pas connu. Seigneur cavalier, lui dis-je, laissez -moi, je vous prie, la rue libre pour cette nuit ; j'aurai ime autre fois la même complaisance pour vous. Seigneur, me réponditil, j'allois vous faire la même prière. Je suis amoureux d'une fille que son frère fait soigneusement garder, et qui demeure à vingt pas d'ici. Je souhaiterois qu'il n'y eût personne dans la rue. Il y a , repris -je, moyen de nous satisfaire tous deux sans nous incommoder; car, ajoutai-je en lui montrant sa propre maison , la dame que je sers loge là. Il faut même que nous nous secourions, si l'un ou 1 autre vient à être attaqué. J'y consens, repartit-il ; je vais à mon rendez-vous; et nous nous épaulerons s'il en est besoin. A ces mots , il me quitta , mais c'étoit pour mieux m'observer ; ce que l'obscurité de la nuit lui permettoit de faire impunément.

Pour moi , je m'approchai de bonne foi du balcon de Violante. Elle parut bientôt, et nous commençâmes à nous entretenir. Je ne manquai pas de presser ma reine de m' accorder un entretien secret dans quelque endroit particulier. Elle résista un peu à mes instances, pour augmenter le prix de la grâce que je demandois ; puis me jetant un billet qu'elle tira de sa poche : Te-

tez, iuc dit-elle, vous trouverez dans cette leitie la promesse d'une chose dontvous ni importunez tant. Ensuit<'; elle se retira, parce que l'heure à laquelle son mari revenoit ordinairement approchoit. Je seri'ai le billet , et je m'avançai vers le lieu où don Baltazar m'avoit dit qu il avoit affaire. Mais cet époux, qui s'étoitfort bien aperçu que j'en voulois à sa femme , vint au-devant de moi , et me dit : Eh bien ! seigneur cavalier, etes-vous content de votre bonne fortune ? J ai sujet de 1 être , lui répondis-je. Et vous, quavez-vous fait .•^ l'amour vous a-t-il favorisé? Hélas! non, repartit-il : le maudit frère de la beauté que j'aime est de retour d'une maison de campagne d'où nous avions cru qu'il ne reviendroit que demain. Ce contre-temps m'a sevré du plaisir dont je m'étois flatté.

Nous nous fîmes, don Baltazar et moi, des protestations d'amitié ; et nous nous donnâmes rendezvous le lendemain matin dans la grande place. Ce cavalier , après que nous nous fûmes séparés, entra chez lui, et ne fit nullement connoître à Violante quil sût de ses nouvelles. Il se trouva le jour suivant dans la grande place 5 j'y arrivai un moment après lui. Nous nous saluâmes avec des démonstrations d'amitié aussi perfides d'un côté que sincères de fautre. Ensuite l'artificieux don Baltazar me fit une fausse confidence de son intrigue avec la dame dont il m'avoit parlé la nuit précédente. Il me raconta là-dessus une longue fable qu'il avoit composée; et tout cela pour m'engager à lui dire à mon tour de quelle façon j'avois fait connoissance avec Violante. Je ne manquai pas de donner dans le piège; j avouai tout avec la plus grande

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franchise du monde. Je montrai même le billet que j'avois reçu d'elle, et je lus ces paroles qu'il contenoit. Tirai demain dîner chez dona Inès. Fous savez ou elle demeure. G est dans la maison, de cette fidèle amie (lue je prétends avoir un tête-a-tète avec i^ous. Je ne puis vous j'efiiser plus long-temps cette faveur que -vous me paraissez mériter.

Voilà, dit don Baltazar, un billet qui vous promet le prix de vos feux. Je vous félicite par avance du bonheur qui vous attend. Il ne laissoit pas, en parlant de la sorte , d'être un peu déconcerté ; mais il déroba facilement à mes yeux son trouble et son embarras. Jétois si plein de mes espérances, que je ne me mettois guère en peine d'observer mon confident, qui fut obligé toutefois de me quitter, de peur que je ne m'aperçusse enfin de son agitation. Il courut avertir son beau-frère de cette aventure. J'ignore ce qui se passa entre eux ; je sais seulement que don Baltazar vint frapper à la porte de dona Inès dans le temps que j'étois chez cette dame avec Violante. Nous simies que c'étoit lui , et je me sauvai par une porte de derrière avant qu'il fût entré, D abord que j'eus disparu , les femmes , que l'arrivée imprévue de ce mari avoit un peu troublées , se rassurèrent , et le reçurent avec tant d'effronterie , qu'il se douta bien qu'on m'avoit caché ou fait évader. Je ne vous dirai point ce qu'il dit à dona Inès et à sa femme; c'est une chose qui n'est pas venue à ma connoissance.

Cependant , sans soupçonner encore que je fusse la dupe de don Baltazar, je sortis en le maudissant, et je retournai à la grande place , où j'avois donné rendez-

VOUS à Lamela. Je ne l'y trouvai point. 11 avoit aussi ses petites affaires , et le fripon étoit plus heureux que moi. Comme je i'attendois , je vis arriver mon perfide confident, qui avoit un air gai. Il i.ie joignit , et me demanda en riant des nouvelles de mon tête-à-tête avec ma nymphe chez doua Inès. Je ne sais , lui dis-je, quel démon jaloux de mes plaisirs se plaît à les traverser; mais tandis que, seul avec ma dame, je la pressois de faire mon bonheur , son mari , que le ciel confonde , est venu frapper à la porte de la maison. Il a fallu promptement songer à me retirer. Je suis sorti par une porte de derrière , en donnant à tous les diables le fâcheux qui rompoit toutes mes mesures. J en ai un véritable chagrin, s'écria don Baltazar, qui sentoit une secrète joie de voir ma peine. Voilà un impertinent mari : je vous conseille de ne lui point faire de quartier. Oh! je suivrai vos conseils, lui répliquai-je , et je puis vous assurer que son honneur passera le pas cette nuit. Sa femme, quand je lai quittée, m'a dit de ne me pas rebuter pour si peu de chose; que je ne manque pas de me rendre sous ses fenêtres de meilleure heure qu'à l'ordinaire ; qu'elle est résolue à me faire entrer chez elle, mais qu'à tout hasard j'aie la précaution de me faire escorter par deux ou trois amis , de crainte de surprise. Que cette dame est prudente ! dit •• il. Je m offre à vous accompagner. Ah ! mon cher ami , m'écriai je tout transporté de joie , et jetant mes bras au cou de don Baltazar , que je vous ai d'obligation î Je ferai plus, reprit- il ; je connois un jeune homme qui est un César : il sera de la partie , et vous pourrez alors vous reposer hardiment sur une paieille escorte.

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Je ne savois que dire à ce nouvel ami poui^ le remercier, tant j étois charmé de son zèle. Enfin j'acceptai les secours qu'il m'offrait 5 et, nous donnant rendez-vous sous le balcon de Violante, à l'entrée de la nuit, nous nous séparâmes. Il alla trouver son beaufrère , qui étoit le César en question; et moi je me promenai jusqu'au soir avec Lamela, qui , bien qu'étonné de l'ardeur avec laquelle don Baltazar entroit dans mes intérêts , ne s'en défia pas plus que moi. Nous donnions tète baissée dans le panneau. Je conviens que cela n'étoit guère pardonnable à des gens comme nous. Quand je jugeai qu'il étoit temps de me présenter devant les fenêtres de Violante , Ambroise et moi nous y parûmes armés de bonnes rapières. Nous y trouvâmes le mari de ma dame avec un autre homme; ils nous attendoient de pied ferme. Don Baltazar m'aborda, et, me montrant son beau-frère, il me dit : Seigneur, voici le cavalier dont je vous ai tantôt vanté la bravoure. Introduisez-vous chez votre maîtresse, et qu'aucune inquiétude ne vous empêche de jouir d'une parfaite félicité.

Après quelques compliments de part et d'autre, je frappai à la porte de Violante. Une espèce de duègne vint ouvrir. J'entrai; et, sans prendre garde à ce qui se passoit derrière moi, je m'avançai dans une salle où étoit cette dame. Pendant que je la saluois , les deux traîtres qui m'avoient suivi dans la maison , et qui en avoient fermé la porte si brusquement après eux, qu'Am-^ broise étoit resté dans la rue, se découvrirent. Vous vous imaginez bien quil en fallut alors découdre. Ils me chargèrent tous deux en même temps; mais je leur

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fis voir du pays. Je les occupai l'un et l'autre de manière qu'ils se repentirent peut-être de n'avoir pas pris une voie plus sûre pour se venger. Je perçai l'époux. Son beau frère, le voyant hors de combat, gagna la porte, que la duègne et Violante avoient ouverte pour se sauver tandis que nous nous battions. Je le poursuivis jusque dans la rue, où je rejoignis Lamela, qui, n'ayant pu tirer un seul mot des femmes qu'il avoit vues fuir , ne savoit précisément ce qu il devoit juger du bruit qu'il venoit d'entendre. Nous retournâmes à notre auberge. Nous prîmes ce que nous avions de meilleur; et, montant sur nos mules, nous sortîmes de la ville sans attendre le jour.

Nous comprîmes bien que cette affaire pourroit avoir des suites, et qu'on feroit dans Tolède des perquisitions que nous n'avions pas tort de prévenir. Nous allâmes coucher à Villarubia. Nous logeâmes dans une hôtellerie où, quelque temps après nous, il arriva un marchand de Tolède qui alloit à Ségorbe. Nous soupâmes avec lui. Il nous conta l'aventure tragique du mari de Violante ; et il étoit si éloigné de nous soupçonner d'y avoir part, que nous lui fîmes hardiment toutes sortes de questions. Messieurs, nous dit- il, comme je partois ce matin , j'ai appris ce triste événement. On cherchoit partout Violante ; et 1 on m'a dit que le corrégidor , qui est parent de don Baltazar , a résolu de ne rien épargner pour découvrir les auteurs de ce meurtre. Voilà tout ce que je sais.

Je ne fus guère alarmé des recherches du corrégidor t'e Tolède. Cependant je formai la résolution de sortir promptement de la Castille nouvelle. Je fis ré-

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