I.IVRK V, CHAP. 1. ijyij
pler plié en forme de lettre qu il avoit mis sur une table, et par lequel il prioit la personne qui liroit ce billet de porter son rosaire et ses sandales à 1 évèque de Cuenca. jNous ne savions dans quel esprit ce nouveau père du désert pouvoit avoir envie de faire un pareil présent à son évêque : cela nous sembloit blesser Ihinnilité, et nous paroissoit dun homme qui vouioit trancher du bienheureux. Peut-être aussi n'y avoit-il là-dedans que de la simplicité; cest ce que je ne déciderai point '.
En nous entretenant la-dessus , il vint une idée assez plaisante à Lamela. Demeurons , me dit-il , dans cet ermitage. Déguisons-nous en ermites. Enterrons le frère Juan. Vous passerez pour lui ; et moi, sous le nom de frère Antoine , j'irai quêter dans les villes et les bourgs voisins. Outre que nous serons à couvert des perquisitions du corrégidor, car je ne pense pas qu'on s'avise de nous venir chercher ici , j ai à Cuenca de bonnes connoissancesquenouspourrons entretenir. J'approuvai cette bizarre imagination, moins pour les raisons qu Ambroise me disoit, que par fantaisie, et comme pour jouer un rôle dans une pièce de théâtre. Nous fîmes une fosse à trente ou quarante pas de la grotte, et nous y enterrâmes modestement le vieil anachorète, après l'avoir dépouillé de ses habits, c est-à-dire d une simple robe que nouoit par le milieu une ceinture de cuir. Nous lui coupâmes aussi la barbe pour m en faire une
' Dans le premier plan de railleur , les sandale i du frère Juan dévoient «•ontenir ses Mémoires consns dans les doubles semelles. Idée piquante , et canevas qne Le Sage {;ardoit pour un autre iDman, mais qu'il :i laisïéi à remplir.
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postiche; et enfin, après ses funérailles, nous prîmes possession de Termitage.
Nous fîmes fort mauvaise chère le piemier jour , il nous fallut vivre des provisions du défunt; mais le lendemain, avant le lever de l'aurore, Lamela se mit en campagne avec les deux mules , qu'il alla vendre à Toralva, et le soir il revint chargé de vivres et d'autres choses qu'il avoit achetées. Il en apporta tout ce qui étoit nécessaire pour se travestir. Il se fit lui-même une rohe de hure et une petite l)arbe rousse de crin de cheval , qu'il s'attacha si artistement aux oreilles, qu'on eût juré qu'elle étoit naturelle. Il n'y a point de garçon au monde plus adroit que lui. Il tressa aussi la barbe du frère Juan ; il me l'appliqua, et mon bonnet de laine brune achevoit de couvrir l'artifice. On peut dire que rien ne manquoit à notre déguisement. Nous nous trouvions lun et l'autre si plaisamment équipés , que nous ne pouvions sans rire nous regarder sous ces habits , qui véritablement ne nous convenoient guère. Avec la robe du frère Juan,javois son rosaire et ses sandales, dontjenemefis pas un scrupule de priver l'évêque de Cuença.
Il y avoit déjà trois jours que nous étions dans l'ermitage, sans y avoir vu paroître personne; mais le quatrième il entra dans la grotte deux paysans. Ils apportoient du pain , du fromage et des ognons au défunt, qu'ils croyoient encore vivant. Je me jetai sur notre grabat dès que je les aperçus , et il ne me fut pas difficile de les tromper. Outre qu'on ne voyoit point assez pour pouvoir bien distinguer mes traits , j'imitai le mieux que je pus le son de la voix du frère Juan , dont