‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 219 sur 241 · LIVRE V, CHAP. I · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAP. I

j'avois entendu les dernières paroles. Ils n'eurent aucun soupçon de cette supercherie. Ils parurent seulement étonnés de rencontrer là un autre ermite; mais Lamela , remarquant leur surprise, leur dit d'un air hypocrite: Mes frères, ne soyez pas surpris de me voir dans cette solitude. J'ai quitté un ermitage que j'avois en Aragon pour venir ici tenir compagnie au vénérable et discret frère Juan, qui, dans l'extrême vieillesse où il est, a besoin d'un camarade qui puisse pourvoir à ses besoins. Les paysans donnèrent à la charité d'Ambroise des louanges infinies , et témoignèrent qu'ils étoient bien aises de pouvoir se vanter d'avoir deux saints personnages dans leur contrée.

Lamela, chargé d'une grande besace qu'il n'avoit pas oublié d'acheter, alla pour la première fois quêter dans la ville de Cuença , qui n'est éloignée de l'ermitage que d une petite lieue. Avec fextérieur pieux qu'il a reçu de la nature , et l'art de le faire valoir, qu'il possède au suprême degré, il ne manqua pas d'exciter les personnes charitables à lui faire l'aumône. Il remplit sa besace de leurs libéralités. Monsieur Ambroise , lui dis-jeàson retour, je vous félicite de l'heureux talent que vous avez pour attendrir les âmes chrétiennes. Vive Dieu ! l'on diroit que vous avez été frère quêteur chez les capucins. J'ai fait bien autre chose que remplir mon bissac , me répondit-il. Vous saurez que j'ai déterré certaine nymphe appelée Barbe, que j'aimois autxefois. Je l'ai trouvée bien changée : elle s'est mise comme nous dans la dévotion. Elle demeure avec deux ou trois autres béates qui édifient le monde en public, et mènent une vie scandaleuse en particulier. Elle ne me recon-

noissoit pas d'abord. Comment donc! lui ai-je dit, madame Barbe, est- il possible que vous ne remettiez point un de vos anciens amis, votre serviteur Ambroise? Par ma toi , seigneup de Lamela , s'est-elle écriée , je ne me serois jamais attendue à vous revoir sous les habits que vous portez. Par quelle aventure êtes-vous devenu ermite? C'est ce que je ne puis vous raconter présentement , lui ai-je reparti. Le détail est un peu long , mais je viendrai demain au soir satisfaire votre curiosité. De plus, je vous amènerai le frère Juan , mon comj)agnon. Le frère Juan, a-t-elle interrompu , ce bon ermite qui a un ermitage auprès de cette ville .^ Vous n'y pensez pas ; on dit quil a plus de cent ans. Il est vrai, lui ai-je dit , qu'il a eu cet àge-là; mais il est bien rajeuni depuis quelques jours. Il n'est pas plus vieux que moi. Eh bien ! qu'il vienne avec vous , a répliqué Barbe. Je vois bien qu'il y a du mystère là-dessous.

jNous ne manquâmes pas le lendemain , dès qu'il fut nuit , daller chez ces bigotes, qui , pour nous mieux recevoir, avoient préparé un grand repas. Nous ôtâmes d'abord nos barbes et nos babils d anachorètes , et sans façon nous fîmes connoître à ces princesses qui nous étions. De leur coté , de peur de demeurer en reste de franchise avec nous , elles nous montrèrent de quoi sont capables de fausses dévotes, quand elles bannissent la grimace. Nous passâmes presque toute la nuit à table, et nous ne nous retirâmes à notre grotte qu'un moment avant le jour. Nous y retournâmes bientôt après, ou pour mieux dire, nous fîmes la même chose pendant trois mois, et nous mangeâmes avec ces créatures plus des deux tiers de nos espèces. Mais un jaloux , qui a

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