LIVRE I , CJIAP. Vill
sieurs , leur dis-je , vous serez contents j je vais mettre ce père nu comme la main , et vous amener ici sa mule. PJon , non , dit Rolande , elle n'en vaut pas la peine : apporte-nous seulement la bourse de sa révérence ; c'est tout ce que nous exigeons de toi. Je vais donc, repris-] e , sous les yeux de mes maîtres, faire mon coup d'essai ; j'espère qu'ils m'honoreront de leurs suffrages. Là-dessus , je sortis du bois et poussai vers le religieux , en priant le ciel de me pardonner l'action que j'allois faire. J'aurois bien voulu m'échapper dès ce momentlà ; mais la plupart des voleurs étoient encore mieux montés que moi : s'ils m'eussent vu fuir, ils se seroient mis à mes trousses, et m'auroient bientôt rattrapé, ou peut-être auroient-ils fait sur moi une décharge de leurs carabines, dont je me serois fort mal trouvé. Je n'osai donc hasarder une démarche si délicate. Je joignis le père , et lui demandai la bourse , en lui présentant le bout d'un pistolet. Il s'arrêta tout court pour me considérer; et, sans paroître fort effrayé : Mon enfant, me dit-il , vous êtes bien jeune; vous faites de bonne heure un vilain métier. Mon père , lui répondis-je , tout vilain qu'il est , je voudrois lavoir commencé plus tôt. Ah ! mon fils , répliqua le bon religieux , qui n'avoit garde Je comprendre le vrai sens de mes paroles , que ditesvous ? quel aveuglement ! souffrez que je vous représente l'état malheureux Oh! mon père, interrom-
pis-je îivec précipitation , trêve de morale , s'il vous plaît ; je ne viens point sur les grands chemins pour entendre des sermons : je veux de l'argent. De l'argent ? me dit-il d'un air étonné ; vous jugez bien mal de la charité des Espagnols , si vous croyez que les per-
sonnes de mon caractère aient besoin d'argent pour voyager en Espagne. Détrompez-vous. On nous reçoit agréablement partout ; on nous loge, on nous nourrit, et l'on ne nous demande pour cela que des prières. Enfin nous ne portons point d'argent sur la route; nous nous abandonnons à la Providence. Eh ! non , non , lui repartis-je , vous ne vous y abandonnez pas ; vous avez toujours de bonnes pistoles pour être plus sûrs de la Providence. Mais , mon père , ajoutai-je , finissons : mes camarades , qui sont dans ce bois , s'impatientent ; jetez tout à 1 heure votre bourse à terre , ou bien je vous tue,
A ces mots , que je prononçai d'un air menaçant , le religieux sembla craindre pour sa vie. Attendez , me dit-il, je vais donc vous satisfaire, puisquil le faut absolument. Je vois bien qu'avec vous autres les figures de rhétorique sont inutiles. En disant cela, il tira de dessous sa robe une grosse bourse de peau de chamois , qu'il laissa tomber à terre. Alors je lui dis qu'il pouvoit continuer son chemin, ce qu'il ne me donna pas la peine de répéter. Il pressa les flancs de sa mule, qui , démentant l'opinion que j'avois d'elle, car je ne la croyois pas meilleure que celle de mon oncle , prit tout-à-coup un assez bon train. Tandis qu'il s'éloignoit , je mis pied à terre. Je ramassai la bourse, qui me parut pesante. Je remontai sur ma bête, et regagnai promptement le bois, où les voleui's, qui avoient toujours eu les yeux sur moi , m'attendoient avec impatience pour me féliciter , comme si la victoire que je venois de remporter m'eût coûté beaucoup. A peine me donnèrent-ils le temps de descendre de cheval , tant ils s'empressoient de m'em-