‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 27 sur 241 · LIA RE I, CHAP. X · texte numérisé non relu

LIA RE I, CHAP. X

chauffer une serviette, et vient me l'appliquer toute brûlante sur le ventre. J'avois beau crier miséricorde , ils imputoient mes cris à ma colique, et continuoient à me faire souffrir des maux véritables, en voulant m en ôter un que je n'avois point. Enfin , ne pouvant plus y résister, je fus obligé de leur dire que je ne sentois plus de tranchées, et que je les conjurois de me donner quartier. Ils cessèrent de me fatiguer de leurs remèdes , et je me gardai bien de me plaindre davantage, de peur d'éprouver encore leur secours.

Cette scène dura près de trois heures. Après quoi les voleurs, jugeant que le jour ne devoit pas être fort éloigné , se préparèrent à partir pour Mansilla. Je fis alors un nouveau lazzi , je voulus me lever pour leur faire croire que j'avois grande envie de les accompagner :mais ils m'en empêchèrent. Non , non , Gil Blas , me dit le seigneur Rolando; demeure ici, mon fils: ta colique pourroit te reprendre. Tu viendras une autre fois avec nous ; pour aujourd hui , tu n'es pas en état de nous suivre; repose-toi toute la journée , tu as besoin de repos. Je ne crus pas devoir insister fort sur cela, de crainte qu'on ne se rendit à mes instances; je parus seulement très-mortifié de ne pouvoir être de la partie; ce que je fis d'un air si naturel, qu'ils sortirent cous du souterrain sans avoir le moindre soupçon de mon projet. Après leur départ, que javois tâché de hâter par mes vœux , je me dis à moi-même : Oh çà ! Gil Blas , c'est à pi'ésent qu'il faut avoir de la résolution. Armetoi de courage pour achever ce que tu as si heureusement commencé ; la chose me paroît aisée : Domingo n'est point en état de s'opposer à ton entreprise, et Léo-

narde ne peut t empêcher de l'exécuter: saisis cette occasion de t échapper ; tu n'en trouveras jamais peut-être une plus favorable. Ces réflexions me remplirent de confiance. Je me levai. Je pris mon épée et mes pistolets, et j'allai d'abord à la cuisine; mais avant que d'y entrer, comme j'entendis parler Léonarde , je m'arrêtai pour l'écouter. Elle parloit à la dame inconnue, qui avoit repris ses esprits , et qui , considérant toute son infortune, pleuroit alors et se désespéroit. Pleurez, ma fille, lui disoit la vieille , fondez en larmes : n'épargnez point les soupirs, cela vous soulagera. Votre saisissement étoit dangereux ; mais il n'y a plus rien à craindre, puisque vous versez des pleurs. Votre douleur s'apaisera peu à peu, et vous vous accoutumerez à vivre ici avec nos messieurs, qui sont d honnêtes gens. \ous serez mieux traitée qu'une princesse ; ils auront pour vous mille complaisances, et vous témoignei^ont tous les jours de l'affection. Il y a bien des femmes qui voudroient être à votre place.

Je ne donnai pas le temps à Léonarde d'en dire davantage. J'entrai; et, lui mettant un pistolet sur la gorge , je la ptessai d'un air menaçant de me remettre la clef de la grille. Elle fut troublée de mon action ; et , quoique très-avancée dans sa carrière , elle se sentit encore assez attachée à la vie pour n'oser me refuser ce que je lui demandois. Lorsque j'eus la clef entre les mains , j'adressai la parole à la dame affligée. Madame , lui dis-je , le ciel vous envoie un libérateur , levez- vous pour me suivre ; je vais vous mener où il vous plaira que je vous conduise. La dame ne fut pas sourde à ma voix; et mes paroles firent tant d'impres-

Page 1